On peut conserver la définition, seulement le mot important à retenir est Sahara. Sans doute, lorsqu’on a traversé les solitudes désolées qui s’étendent entre l’oued Arokam et la limite nord de l’Aïr, et qui sont encore plus vides de plantes que la hamada El-Homra, on contemple avec ravissement cette chaîne de bleus sommets qui, pendant la marche vers le sud, vous fait cortège pendant des jours, et l’on admire dans les vallées les hautes silhouettes des gommiers et des adjar, à l’ombre desquels le cavalier à méhari chemine. Et c’est ainsi que l’explorateur du désert court le risque de donner une expression trop éloquente à sa surprise, et d’oublier que son point de vue n’est pas le même que celui du lecteur européen.
Exclure l’Aïr de la région saharienne, à cause de ses pluies d’été tropicales, c’est ne voir qu’un petit côté de la question. A supposer que le massif central de l’Ahaggar reçoive des pluies d’hiver régulières, serait-ce une raison pour en faire au milieu du Sahara un pays à part, alors que la flore, la faune et la géologie s’y opposent ? La présence de grands fauves a paru également incompatible avec une définition rigoureuse du Sahara (Rohlfs). Mais la panthère (fehed[225]) existe aujourd’hui encore dans le Fezzân septentrional, à l’état de rareté, il est vrai, et dans l’Ahaggar il est question du tahouri, qui est, selon toute apparence, un fauve très voisin de la panthère. Pourquoi retrancher les grands fauves de la faune saharienne, lorsque nous sommes forcés d’y comprendre les crocodiles ? Il s’y ajoutera, sans doute, encore plus d’une espèce, dont on n’eût pas soupçonné la présence ; par exemple, un quadrupède semblable à la marmotte, qu’on me dit être très fréquent dans tout le pays touareg[226].
Mon célèbre compatriote Rohlfs a donné du désert une définition en apparence paradoxale, en disant qu’il commence là où la puce disparaît. Je ne puis que confirmer le fait, si inexplicable qu’il paraisse, à propos d’un parasite qui, dans les autres parties du monde, a suivi l’homme partout où il est allé[227]. L’Aïr se distingue également par ce mérite négatif, car on ne trouve la puce ni dans le nord, ni dans le sud de ses montagnes, et cependant, il y a longtemps que les caravanes l’y auraient importée, si le climat le permettait. Je crois pouvoir démontrer que l’Aïr fait réellement partie de la zone saharienne, bien que le lion soit répandu dans tout le pays, bien que des animaux semblables à des marmottes en habitent les montagnes, bien que des troupeaux de singes s’y rencontrent partout où l’on voit des dattiers et des palmiers Faraoun.
Remarquons tout d’abord que les montagnes d’Aïr sont dénuées de toute végétation et montrent partout à nu leurs brunes parois de granite. On n’y voit pas un gazon, pas une mousse, pas un lichen, et c’est aussi le cas des monts granitiques du versant sud-est de l’Ahaggar, sur la route des caravanes entre l’oued Touffok et l’oued Arokam.
Dans les vallées, c’est la flore saharienne qui se déploie avec une surprenante richesse. Les talha, dont nous n’avions vu jusqu’alors que des exemplaires rabougris, acquièrent ici la taille de nos arbres de haute futaie et, par leur forme, m’ont même rappelé les chênes ; mais ils n’en ont pas le vert feuillage, car leurs folioles sont si exiguës qu’elles disparaissent en quelque sorte au milieu des branches et des masses d’épines. Aussi le plus beau gommier, vu de loin, a-t-il l’air desséché, à moins qu’une plante parasite, le Loranthus par exemple, ne lui prête la fraîcheur de sa verdure.
L’adjar, qui, comme le remarque fort justement Duveyrier, est un petit arbrisseau isolé dans le pays des Touareg Azdjer, est ici très répandu et atteint jusqu’à 12 mètres de hauteur. Ses branches rigides, qui se ramifient à angle droit, forment un véritable fourré autour du tronc principal qu’elles cachent presque complètement en pendant presque jusqu’à terre. L’adjar, lui aussi, a des feuilles très petites, posées isolément sur les branches noueuses et ne forme pas, à vrai dire, un parasol de feuillage.
L’éborak (fémin., téborak), qu’on trouve déjà chez les Touareg du Nord, a donné son nom à l’oued qu’on traverse sur la route de l’Aïr. Quiconque a vu ses énormes épines évitera son voisinage. L’éborak (Balanites aegyptiaca Del.) est d’ailleurs si pauvre en feuilles que ses branches ont l’air presque nues.
Telles sont les trois espèces d’arbres qui, associées les unes aux autres, forment le plus souvent la masse de ces forêts claires dont la vue enchante le voyageur venu du nord.
On trouve dispersé çà et là le sedra de la Tripolitaine[228] où il devient rarement aussi haut qu’ici ; puis encore le tadomet, capparidée[229] dont le frais feuillage, semblable à celui du laurier, repose la vue. Et voilà tout ce que je connais en fait d’arbres qui croissent dans l’Aïr à l’état sauvage.
Le dattier et le palmier de Pharaon sont cultivés un peu partout où la nappe des puits est assez abondante. Car il n’est pas question d’eau courante dans l’Aïr, sauf pendant la saison des pluies. Je n’ai pas encore vu moi-même l’arbre de Pharaon[230], mais on vend partout ses graines ligneuses. Il semble surtout répandu dans le sud de l’Aïr.