kouschite, et où les quelques éléments sémitiques qui se sont infiltrés de manière à devenir dominateurs, venant du Yémen, auraient apporté l'himyarite comme ils ont apporté l'écriture de l'Arabie méridionale, si le langage venait d'eux. La langue himyarite ou sabéenne elle-même, est l'idiome d'un pays où les peuples de Kousch et de Pount précédèrent les tribus de la descendance de Yaqtan, et formèrent toujours un élément considérable de la population. Si les Yaqtanides de l'Arabie méridionale eurent, au temps de leur civilisation, un langage différent de celui des tribus de même souche qui s'étaient établies dans le reste de la péninsule, n'est-il pas très vraisemblable de penser qu'ils le durent à l'influence de la race antérieure, qui se fondit avec eux? De même, quand nous exposerons l'histoire des civilisations du bassin de l'Euphrate et du Tigre, la langue de la famille syro-arabe, dite assyrienne, nous apparaîtra comme ayant été à l'origine la langue de l'élément kouschite de la population de la Babylonie, transmise ensuite, avec la civilisation chaldéo-babylonienne, au peuple d'Asschour, de la pure race de Schem.

1Ce personnage est donné comme ayant pour patrie la ville de Kanàana, que les documents hiéroglyphiques représentent comme située dans la Palestine méridionale, probablement sur le territoire qu'occupèrent plus tard les Pelischtim ou Philistins.

Représentation égyptienne du temps de la xixe dynastie, empruntée à l'ouvrage de Wilkinson, Manners and customs of ancient Egyptians.

Tout ceci vient favoriser, au point de vue de la linguistique, et même, dans une certaine mesure, de l'histoire, la théorie de ceux qui voient dans les nations de 'Ham «la branche la plus ancienne de cette famille de peuples répandus dans toute l'Asie antérieure, des sources de l'Euphrate et du Tigre au fond de l'Arabie, des bords du golfe Persique à ceux de la Méditerranée, et sur les deux rivages du golfe Arabique, en Afrique et en Asie. Cette branche ancienne de la famille sémitique, partie la première du berceau commun, disent les partisans d'une telle opinion, la première aussi parmi cette foule de hordes longtemps nomades, se fixa, puis s'éleva à la civilisation en Chaldée, en Éthiopie, en Égypte, en Palestine, pour devenir à ses frères demeurés pasteurs un objet d'envie et d'exécration tout à la fois. De là cette scission entre les enfants de Schem et ceux de 'Ham, ces derniers au sud et à l'ouest, les autres à l'est et au nord, quoique tous fussent les membres d'une même famille originaire, parlant une même langue, divisée entre de nombreux dialectes, et qu'on est autorisé à nommer ethnographiquement dans son ensemble famille syro-arabique ou syro-éthiopienne, par opposition à la famille indo-persique ou indo-germanique (aryenne), autre grande section de la race blanche [130].» Cette manière de voir se concilierait d'une manière très heureuse avec la singulière facilité que les 'Hamites montrent dans l'histoire à se confondre avec les Sémites purs, de manière à ne plus pouvoir s'en distinguer, toutes les fois qu'il y a eu superposition des deux éléments, comme dans l'Arabie méridionale.

Note 130:[ (retour) ] Guigniaut, Religions de l'antiquité, t. II, p. 822.

Mais, d'un autre côté, anthropologiquement il semble, dans l'antiquité comme de nos jours, y avoir entre les peuples de Schem et de 'Ham une distinction qui n'existe pas dans le langage, et qui correspond à celle qu'établit la tradition biblique; les peuples de 'Ham ont aussi, dans une certaine mesure, un génie à part, plus matérialiste et plus industriel que celui des purs Sémites, à côté de bien des instincts communs; enfin même, si une partie notable des 'Hamites parle des langues décidément sémitiques, d'autres, comme les Égyptiens, ont des idiomes qui sont sans doute apparentés à la famille sémitique, mais possèdent cependant une originalité propre assez considérable pour qu'on doive en faire une famille à part. Peut-être est-il possible d'expliquer et de concilier ces données contradictoires, en modifiant la formule dans le sens des faits que l'anthropologie permet déjà d'entrevoir. Il faudrait supposer dans ce cas que le premier rameau détaché du tronc commun, celui des peuples de 'Ham, subit un métissage avec une race noire ou mélanienne, qu'elle trouva antérieurement établie dans les pays où elle se répandit d'abord, tandis que les Sémites, demeurés en arrière, conservaient dans sa pureté le sang de la race blanche. Le métissage aurait été suffisant pour faire des peuples de 'Ham, au bout d'un certain temps de séparation, une race réellement différente de celle de Schem, sans cependant effacer les affinités originaires, surtout dans le langage. Mais en même temps, le mélange avec un autre sang, qui serait ainsi le caractère distinctif des 'Hamites, ne se serait pas opéré partout dans les mêmes proportions; ici, le sang mélanien aurait prédominé davantage, et là moins. Ainsi les nations groupées par la Bible dans la race de 'Ham offriraient en réalité comme une gamme de métissages plus ou moins prononcés, depuis des peuples aussi rapprochés des Sémites purs et aussi difficiles à en distinguer par certains côtés, que les Kouschites de Babylone ou les Kenânéens de la Phénicie, jusqu'à des peuples à la physionomie déjà nettement tranchée, comme les Égyptiens. Et il est à remarquer qu'en envisageant ainsi la race de 'Ham, le plus ou moins d'affinité des idiomes de ses différents peuples avec les langues sémitiques coïncide avec le plus ou moins de ressemblance des mêmes peuples avec le type anthropologique des Sémites purs, marque incontestable d'une proportion plus ou moins forte de mélange d'un sang étranger, autre que celui de la race blanche.

Les observations que nous venons de faire au sujet du langage laissent en dehors les Kouschites orientaux du tableau ethnographique de la Genèse, c'est-à-dire les peuples habitant à l'est du golfe Persique et rattachés encore par l'écrivain sacré à la descendance de Kousch. Ceux-là, en effet, aussi haut qu'on les rencontre dans l'histoire, s'y montrent parlant des idiomes radicalement différents de ceux des peuples de Schem et des autres peuples de 'Ham. Mais ceci ne saurait être une raison suffisante pour contester formellement la tradition de leur parenté ethnique avec le reste des 'Hamites. D'ailleurs il faut tenir compte de la façon dont ces peuples, les plus reculés dans l'est de l'horizon géographique de la Bible, se confondent par une série de transitions graduelles avec les Dravidiens de l'Inde, que l'antiquité n'a jamais distingués des Éthiopiens ou Kouschites. La côte entre le golfe Persique et l'Indus paraît avoir été, dès une époque extrêmement reculée, le point de rencontre et de fusion de deux races distinctes d'hommes à peau brune, inclinant plus ou moins vers le noir pur.

Les 'Hamites furent donc, des trois grandes divisions de l'humanité Noa'hide que la Bible montre se séparant après la confusion des langues, ceux qui s'éloignèrent les premiers du centre commun, se répandirent d'abord sur la plus vaste étendue de territoire et fondèrent les plus antiques monarchies. Ce fut chez eux que la civilisation matérielle fit d'abord les plus rapides progrès. Mais Noa'h avait maudit son fils 'Ham pour lui avoir manqué de respect dans son ivresse et pour avoir tourné en dérision la nudité paternelle. «Tu seras le serviteur de Schem et de Yapheth,» lui avait-il dit. Cette malédiction s'accomplit dans sa plénitude. Les empires fondés par les 'Hamites se trouvèrent bientôt en contact avec les deux autres races, qui entrèrent en lutte avec eux, les vainquirent et s'emparèrent des pays qu'ils occupaient. Les Sémites les remplacèrent dans la Chaldée, dans l'Assyrie, dans la Palestine et dans l'Arabie; les Aryas dans l'Inde et la Perse. Les descendants du fils maudit ne maintinrent leur puissance qu'en Afrique et particulièrement en Égypte, où s'éleva la plus florissante de leurs colonies. Et même encore là, dans la suite des siècles, les effets de la malédiction paternelle ont fini par les atteindre. Si 'Ham y est resté libre et maître plus longtemps qu'ailleurs, il n'y est pas moins à la fin devenu le serviteur de Schem. Après avoir été conquis par les Grecs et les Romains, descendants de Yapheth, la Phénicie, l'Égypte et le nord de l'Afrique obéissent depuis des siècles à des Arabes; les Éthiopiens ont été conquis par des tribus sémitiques, qui se sont amalgamées avec eux. Si la famille de 'Ham subsiste encore dans un certain nombre de pays et y forme toujours le fond de la population, nulle part, depuis des centaines et des centaines d'années, elle n'a une vie propre et nationale et ne forme un État indépendant.

Les descendants de 'Ham furent les premiers, parmi l'humanité Noa'hide, à marcher dans la vie de la civilisation matérielle, qu'ils poussèrent à un haut degré de développement. Mais s'ils avaient sous ce rapport des aptitudes remarquables, leur race garda toujours l'empreinte des tendances dépravées et grossières qui avaient attiré sur 'Ham la malédiction paternelle. Les peuples 'hamites ont été tous profondément corrompus, à part les Égyptiens, qui forment à cet égard parmi eux une éclatante exception. Leurs religions (en mettant aussi à part celle de l'Égypte) ne sortaient pas du matérialisme le plus absolu, exprimé sans pudeur, par des fables révoltantes et par des symboles d'une inconcevable obscénité. Aussi le triomphe des familles de Schem et de Yapheth a-t-il été partout la substitution d'une civilisation plus haute et plus épurée à celle que les 'Hamites avaient établie, l'avénement d'une morale plus pure et d'une religion plus spirituelle, même au milieu des erreurs de l'idolâtrie.

Famille de Schem.--Les descendants de Schem furent les seconds à se répandre dans le monde, en quittant la contrée que les enfants de Noa'h avaient habitée à la suite du Déluge. Ils occupèrent les pays qui s'étendent depuis la haute Mésopotamie jusqu'à l'extrémité méridionale de l'Arabie et depuis les bords de la mer Méditerranée jusqu'au delà du Tigre. L'énumération de leurs différentes branches, dans le chapitre X de la Genèse, suit un ordre géographique régulier, procédant d'est en ouest. Car on donne pour fils à Schem, 'Elam, Asschour, Arphakschad, Loud et Aram.

Le premier-né est donc 'Elam. Ce nom, d'origine sémitique et signifiant «le pays élevé,»