Or, de son temps on n'avait ni en Égypte, ni en Palestine, ni à Babylone aucune notion de l'existence des Chinois ou de la race rouge américaine. Les nègres, au contraire, étaient parfaitement connus. On en rencontrait sur tous les marchés d'esclaves de l'Asie; l'Égypte, sur laquelle l'écrivain sacré avait tant et de si sûres notions [146], les voyait surtout ramener par milliers à l'état de captifs
dans ses cités et dans ses campagnes, à la suite des grandes razzias décorées du nom d'expéditions militaires, que les Pharaons poussaient périodiquement dans le Soudan; des représentations de vaincus de race noire étaient sculptées sur les murailles de tous ses temples; de nombreuses tribus de cette race, dans les régions du Haut-Nil, reconnaissaient sa suprématie politique et obéissaient aux gouverneurs qu'elle envoyait en Éthiopie. Sur plusieurs des points où s'étendaient leurs navigations, les Phéniciens abordaient dans des pays habités par des nègres et commerçaient avec eux. L'auteur du tableau ethnographique, si parfaitement renseigné sur les populations kouschites du Haut-Nil et de la côte orientale de l'Afrique, ne pouvait ignorer qu'elles étaient en contact direct avec les noirs. Il est encore plus impossible de croire qu'il n'ait pas connu le système de l'ethnographie égyptienne, où les trois grandes races des Rotou, des Âmou et des Ta'hennou ou Tama'hou correspondent si exactement, ainsi que nous l'avons déjà montré (p. 110), à ses trois races de 'Ham, Schem et Yapheth, et que, par conséquent, il n'ait pas su que les nègres y formaient une quatrième race, sous le nom de Na'hasiou. Tout ceci rend inadmissible que ce soit par ignorance ou par omission qu'il ne les ait pas fait figurer dans son énumération des descendants des trois fils de Noa'h. On ne saurait douter que, s'il l'a fait, ç'a été volontairement et avec une intention formelle, bien que nous ne puissions pas l'expliquer avec certitude.
2D'après les sculptures de Médinet-Abou.
Note 146:[ (retour) ] J'évite ici de tirer un argument de la rédaction mosaïque des livres du Pentateuque; il n'est pas nécessaire dans la question, et si la tradition religieuse affirme que Moscheh (Moïse) est l'auteur des cinq premiers livres de la Bible, on sait que cette tradition est aujourd'hui contestée d'une façon très sérieuse sur le terrain scientifique. Ce débat est d'une nature trop grave pour être tranché en passant et pour ne pas imposer une grande réserve, tant que l'on n'a pas exposé les raisons qui y font prendre parti dans tel ou tel sens. Nous l'examinerons dans le livre de cette histoire qui traitera des Israélites. Disons seulement dès à présent que, quelle qu'en soit la solution, cette question de date et d'auteur ne porte en réalité aucune atteinte à la valeur historique et religieuse, non plus qu'à l'inspiration des livres au sujet desquels elle est soulevée.
1 Cette carte nous a paru utile à mettre en regard de celle où nous résumons l'ethnographie du chapitre X de la Genèse.
Les noms en lettres capitales sont ceux des quatre grandes races humaines admises par l'ethnographie des monuments pharaoniques. Les noms en minuscules sont ceux des peuples que les Égyptiens représentent avec des traits étroitement analogues à ceux de leur propre race.
Mais ce n'est pas la seule omission que le tableau ethnographique de la Genèse nous présente, de peuples importants qui n'ont pas pu être inconnus de son auteur. Tandis qu'en énumérant les grandes divisions de la race de Yapheth reculées sur le plus extrême plan septentrional, il a mentionné les Mèdes qui habitaient si loin au nord-est, dû côté de Rhagæ; en se rapprochant du centre autour duquel son regard rayonne, la barrière du mont Zagros semble opposer un obstacle infranchissable à sa vue et lui cacher absolument les peuples qui sont au delà. Et cependant Babylone, que tout indique comme ayant été sa principale source d'informations, entretenait avec ces peuples un commerce actif et constant; on les y connaissait depuis la plus haute antiquité. Il n'a même pas un nom pour ceux qui habitaient les montagnes à l'est du Tigre, touchant aux nations d'Asschour ou de Nimrod. Ou du moins, s'il mentionne le pays de 'Elam, ce foyer de civilisation prodigieusement ancien qui en occupait la partie méridionale, c'est uniquement pour y placer un fils de Schem. Il ne l'envisage donc qu'au point de vue de l'aristocratie peu nombreuse qui s'y était absolument dénationalisée, en adoptant l'idiome et la civilisation de l'élément prédominant dans la population à laquelle elle s'était superposée, et il ne tient aucun compte de la masse principale des habitants de 'Elam. De même, en Babylonie et en Chaldée, il ne parle que des Kouschites et il passe sous silence l'antique peuple de Schoumer et d'Akkad, qui a eu pourtant un rôle si prépondérant dans la création première de la civilisation de ces contrées.
Tout cela ne peut être qu'intentionnel. Il y a eu évidemment, chez l'écrivain biblique, volonté formelle et arrêtée, d'exclure de son tableau des Noa'hides, aussi bien que les nègres, les peuples situés à l'est de la Mésopotamie et appartenant à une même race, dans la formation de laquelle le sang jaune avait eu une part considérable, sinon la principale. Les différentes nations de cette race particulière parlaient toutes des langues, plus ou moins étroitement apparentées entre elles, et qui ont avant tout ceci de commun qu'elles appartiennent à la grande classe des idiomes agglutinatifs, que leur structure et leur mécanisme grammatical offrent une analogie fort rapprochée, d'une part avec ceux des langues altaïques, de l'autre avec ceux des langues dravidiennes. C'est pour l'ensemble de ces nations que nous adoptons l'appellation de Touraniens, sans prétendre trancher d'une manière formelle la question, encore profondément obscure et dans l'état actuel impossible à résoudre d'une façon affirmative, de savoir si leurs affinités décisives sont plutôt avec les Altaïques ou avec les Dravidiens, ou s'ils ne forment peut-être pas une sorte de transition et comme des chaînons entre eux, de même que leur position géographique est intermédiaire entre les uns et les autres. Nous en avons déjà parlé plus haut, à l'occasion des origines de la métallurgie, en les envisageant surtout au point de vue de ce qui établit leurs rapports avec les peuples altaïques. Il importe d'y revenir ici, après avoir bien précisé le sens dans lequel nous entendons et employons ce terme de Touraniens dont on a tant fait abus, pour esquisser rapidement le tableau des principales nations de ce groupe, qui n'ont pu être ignorées du rédacteur de la Genèse, ou du moins des auteurs du document qu'il a mis en oeuvre dans son chapitre X, car elles étaient trop bien connues à Babylone. Ce sont les nations qui, avec les Kouschites, et peut-être même avant eux, ont précédé de beaucoup les peuples de Schem et de Yapheth dans la voie de la civilisation matérielle et y ont été leurs institutrices.