Le tamoul joue en maintes circonstances, dans l'étude de la famille dravidienne, par la richesse de son vocabulaire et par la pureté et l'ancienneté de ses formes, le même rôle que le sanscrit dans l'étude de la famille aryenne. Il a fleuri sous trois dynasties puissantes, dont une, les Cholas, donna son nom à la côte de Coromandel (Cholamandala). Il est encore parlé par dix millions d'hommes. Son aire s'étend sur la côte orientale du Dekhan, depuis le cap Comorin jusqu'à Paliacatte, un peu au nord de Madras, et sur la côte occidentale jusqu'à Trivandrum. La longue bande qui s'étend entre les Ghattes à l'est et la mer à l'ouest, de Trivandrum à Mangalore, est la région du malayâla, parlé par environ deux millions et demi de personnes. Le toulou, jadis répandu sur une assez grande étendue au nord du malayâla, est confiné actuellement aux environs de Mangalore, à l'est des Ghattes, et le nombre de ceux qui le parlent n'est pas évalué à plus de 500,000. C'est une langue intermédiaire entre le malayâla, qui n'est qu'un très vieux dialecte du tamoul, et le kanara. Ce dernier occupe le nord du pays dravidien; il s'étend sur le plateau du Maïssour (orthographié souvent à l'anglaise Mysore) et la partie occidentale du territoire de Nizam; c'est le langage d'environ cinq millions d'individus. Le kanara est linguistiquement d'un haut intérêt, car souvent il a conservé des formes plus anciennes et plus pures que celles mêmes du tamoul. Quant au telougou, qui termine au nord-est la série géographique des langues dravidiennes et que parlent plus de quatorze millions d'hommes, c'est l'idiome de la famille dont les formes ont subi le plus d'altération; sa phonétique a aussi beaucoup varié, mais ça été pour gagner en harmonie.

Le singhalais ou élou, comme le nomment ceux qui en font usage, est l'idiome de la partie méridionale de l'île de Ceylan. Son système grammatical est tout à fait conforme à celui des langues dravidiennes, et une partie de ses suffixes est commune avec elles. Mais d'un autre côté une large part des éléments dérivatifs, les pronoms, les noms de nombre, y sont tout différents; et le vocabulaire s'en écarte aussi beaucoup. Il est donc des linguistes qui ont fait du singhalais le type d'une famille entièrement à part. D'autres, et c'est le système le plus probable, le rattachent à la famille dravidienne, mais l'y classent dans un groupe spécial, qui se sera détaché de la souche commune à une époque reculée, et après cette séparation se sera développé d'une manière isolée et divergente.

L'affinité avec le groupe proprement dravidien est beaucoup plus grande dans le groupe des langues vindhyennes ou parlées dans la région des monts Vindhya. Ici, pas de doute qu'il ne s'agisse d'un rameau dravidien, mais resté plus rude et plus sauvage, par défaut de culture, que celui du midi, et beaucoup moins avancé au double point de vue de la phonologie et de l'idéologie. Les principaux idiomes de ce groupe sont: le male ou radjmahali, l'uraon, le kole et le ghond. Ce dernier est celui qui a conservé le type le plus ancien et le plus dur; le kole est profondément pénétré d'influences étrangères.

Enfin le brahoui, parlé dans le nord-est du Beloutchistan, doit être encore ramené à la famille dravidienne, où il forme le type d'un groupe à part. C'est le dernier vestige de l'antique extension des langues dravidiennes le long de la côte nord de la mer d'Oman, jusqu'à l'entrée du golfe Persique, région où elles ont été depuis longtemps submergées et effacées par les idiomes iraniens et aryo-indiens.

La plupart des peuples qui parlent les langues dravidiennes, et qui les ont autrefois parlées appartiennent décidément à la race jaune, et se rattachent anthropologiquement dans cette race au rameau thibétain. Mais presque tous offrent aussi les traces d'un métissage plus ou moins profond avec une race mélanienne aux cheveux lisses, très analogue aux Australiens, qui avait précédé les tribus jaunes sur le sol de l'Inde méridionale, et dans la plupart des endroits s'y est fondue avec elles. Les populations chez lesquelles le type de cette race mélanienne a prévalu dans le mélange et est resté presque pur, comme les Kôlas et les Ghonds, emploient des langues du groupe vindhyen. La conservation du brahoui dans le Beloutchistan est de nature à faire penser que jadis, avant l'afflux des éléments ethniques iraniens qui s'y sont superposés, les peuples bruns de cette région, désignés par les Grecs comme Éthiopiens orientaux et par l'ethnographie biblique comme le rameau extrême de Kousch dans l'est, parlaient des idiomes étroitement apparentés à ceux des Dravidiens et sortis de la même souche.

En général les radicaux verbaux et nominaux des langues dravidiennes sont essentiellement monosyllabiques, mais produisent facilement par leur association des dissyllabes et des trissyllabes. Ces langues possèdent un riche vocabulaire, ce qui est dû surtout à la possibilité qu'ont les mots de s'agglomérer, de se réunir entre eux pour produire des mots nouveaux. De même que presque toutes les langues des populations dépourvues de génie métaphysique et d'une grande pauvreté en fait de mots propres à exprimer les idées abstraites, elles ont une extrême richesse d'expressions quand il s'agit de rendre les mêmes nuances de sensations physiques.

La grammaire est nettement agglutinante; elle procède toujours par la suffixation d'éléments nouveaux. Ainsi à un radical verbal on ajoutera une syllabe signe du temps, puis une autre exprimant l'idée de négation, puis le pronom indiquant la personne, et le résultat de cette agrégation sera un mot signifiant, par exemple, «tu ne vois pas,» mais qui doit être analysé en «voir + présentement + non + tu.» Les racines ainsi agglutinées au radical principal, et jouant le rôle de déterminatifs des rapports grammaticaux, gardent pour la plupart un sens matériel et en quelque sorte sensitif, même après leur jonction avec le verbe, ce qui montre qu'à l'origine elles étaient toutes attributives. Sans doute, un certain nombre de ces mots formatifs ont été tellement altérés que leur figure primitive est devenue méconnaissable; mais une plus grande quantité--ceux en particulier qui servent à différencier les cas de la déclinaison--sont encore en usage dans le langage courant, avec leur sens naturel de demeure, contact, voisinage, conséquence, etc. Plusieurs de ces éléments grammaticaux agglutinatifs changent de l'une des langues congénères à l'autre, ce qui prouve l'indépendance originelle de ces suffixes. La conjugaison dans les idiomes dravidiens est encore fort imparfaite. Ils manquent tous de cette flexibilité qui permet de longues phrases et des périodes. Chez toutes les langues de la famille le verbe produit une forme causative, dérivée par un procédé pareil à celui dont nous cherchions un peu plus haut le type dans le turc; en tamoul, ces formes verbales secondaires commencent à se multiplier, et dans le toulou l'emploi de ce procédé se déploie avec une singulière richesse. Les pronoms se suffixent aux noms pour exprimer la notion possessive, ce qui se reproduit dans toutes les langues agglutinantes. Mais, en outre, le suffixe personnel, dans les idiomes dravidiens, apporte quelquefois, en s'ajoutant au nom, un sens attributif, une signification d'existence. En tamoul, par exemple, têvarîr, formé de têvar «dieu,» pluriel honorifique, et de îr, suffixe de la 2e personne, signifie «vous êtes dieu,» et ensuite, prenant le sens de «vous qui êtes dieu,» peut se décliner. Dans les anciens textes de la même langue (il s'agit d'un fait qui a disparu du langage d'aujourd'hui), on rencontre des formes telles que sârndayakku, «à toi qui t'es approché,» qui s'analyse en sârnday «tu t'es approché» (composé lui-même de sâr «s'approcher, n euphonique, d signe du passé, ây suffixe verbal de la 2e personne), ak euphonique et ku suffixe nominal du datif.

L'unité ginuistique de la famille des langues ougro-japonaises ou altaïques, longtemps méconnue, est actuellement passée à l'état de fait incontestable, grâce surtout aux travaux de Castrèn, fondateur de l'étude scientifique et de la grammaire comparée de cet idiome. Il a fait école, et la famille altaïque est dès à présent une de celles dont la connaissance est la plus avancée et la mieux fondée. En particulier l'étude des langues qui y composent le groupe ougro-finnois approche du degré de sûreté et de la précision d'analyse de celle des langues aryennes.

La famille altaïque se divise en six groupes qui, avec une parenté certaine et des traits marqués d'unité générale, ont tous une individualité fortement accusée: samoyède, ougro-finnois, turco-tatar, mongol, tongouse et japonais.

Le groupe samoyède se compose de cinq idiomes parlés par des tribus très clair-semées (elles ne comptent pas en tout plus de 20,000 individus) sur la partie orientale de la côte russe de l'océan Glacial, à l'est de la mer Blanche, en Europe, et en Asie sur le littoral ouest de la Sibérie. Ce sont le yourak, le tavghi, le samoyède yénisséien, l'ostiaco-samoyède et le kamassien.