De l'ancien araméen sortent encore:
Le syriaque, langue qui fut écrite dans les contrées d'Édesse et de Nisibe, et dont le développement et l'existence littéraire s'étendirent du iie au ixe siècle de l'ère chrétienne; le vocabulaire du syriaque est rempli de mots empruntés au grec; sa littérature est singulièrement empreinte d'hellénisme; elle servit en quelque sorte d'intermédiaire entre la science grecque et la science arabe, et opéra la transition de l'une à l'autre; presque toutes les traductions d'auteurs grecs en arabe ont été faites par des Syriens et sur des versions syriaques; au xe siècle de notre ère, l'islamisme fit décidément prévaloir sa culture, et le syriaque fut réduit à la simple condition d'idiome liturgique; il n'est plus parlé aujourd'hui que dans un étroit canton des environs du lac d'Ouroumiah; M. Noeldeke a publié une intéressante grammaire de ce dialecte survivant du syriaque;
Le çabien, usité aujourd'hui encore dans la partie méridionale du bassin de l'Euphrate, chez les Çabiens ou Mendaïtes, secte particulière sortie des ruines de l'ancien paganisme assyro-persique, avec un mélange bizarre d'éléments juifs ou chrétiens; dans les livres sacrés de cette secte, la langue se présente profondément corrompue, spécialement sous le rapport phonétique, avec confusion et élision fréquente des gutturales, changement des douces en fortes et des fortes en douces, enfin nombreuses contractions; quelques monnaies de la Characène et quelques fragments épigraphiques, datant du iiie et du ive siècle, où ce dialecte se montre déjà, avec son alphabet particulier, laissent entrevoir que dès lors une partie de ces altérations s'y étaient produites, mais qu'elles étaient moins prononcées.
L'assyrien forme à lui seul un rameau à part dans le groupe septentrional des langues sémitiques. C'est le langage commun de Babylone et de Ninive au temps de leur pleine indépendance, dans lequel sont conçues les inscriptions cunéiformes de ces deux fameuses cités. J'ai déjà dit plus haut ce qu'a d'inexact l'appellation sous laquelle on a pris l'habitude de le désigner, car c'est la Babylonie, et non l'Assyrie, qu'il a eu pour berceau. À partir de la ruine de Ninive et de la conquête de Babylone par les Perses, l'assyrien fut graduellement submergé et étouffé par l'araméen. On en possède pourtant des monuments écrits qui descendent jusqu'au ier siècle de l'ère chrétienne; mais dans ces derniers monuments ils est profondément corrompu. L'assyrien est une des langues les plus riches de la famille sémitique; il y occupe une position à égale distance des idiomes araméens et kenânéens. Sa déclinaison a gardé les trois désinences casuelles de la langue sémitique primitive, que la plupart des autres idiomes de la famille, à l'exception de l'arabe littéral, ont laissé tomber. Son verbe, riche en voix dérivées, offre une particularité tout à fait spéciale; les temps et les modes y dérivent tous de deux primitifs, le participe et l'aoriste; pas de trace du parfait, qui offre la racine sous sa forme absolue avec des pronoms personnels suffixes, et qui, avant le déchiffrement de l'assyrien, paraissait un des éléments organiques essentiels des langues syro-arabe. Son vocabulaire est aussi pénétré de mots empruntés au vieux langage suméro-accadien que celui du syriaque est pénétré de mots grecs; un certain nombre de ces mots ont même pénétré de là dans les autres idiomes sémitiques, par l'influence de la grande civilisation assyro-babylonienne. Les textes nous révèlent, sous l'unité de langue, une certaine différence dialectique entre le parler de l'Assyrie et celui de Babylone, surtout aux viie et vie siècles avant l'ère chrétienne.
Du rameau kenânéen, l'idiome le plus complétement connu est l'hébreu, qui sert, du reste, comme de pivot à l'étude des langues sémitiques, telle qu'elle est aujourd'hui constituée. C'est la langue de la Bible, où elle se présente avec une singulière immobilité grammaticale dans les livres des époques les plus différentes. Les inscriptions nous montrent que c'était aussi le langage des peuples de Moab et de 'Ammon, rattachés par l'ethnographie biblique à la souche des Téra'hites. Il est, du reste, certain que l'hébreu n'était pas l'idiome originaire des nations de cette souche, qu'elles l'ont emprunté aux Kenânéens après être venues s'établir au milieu d'eux. Le prophète Yescha'yahou (Isaïe) lui-même l'appelle «la langue de Kena'an.» Comme la langue des Kenânéens maritimes ou Phéniciens, tout en étant très voisine, en était cependant différente, on doit penser que l'hébreu a été originairement la langue des Kenânéens agriculteurs de la Palestine, dépossédés ensuite par les Israélites. Et, en effet, toute la nomenclature géographique de la Palestine, qui, à bien peu d'exceptions près, remonte au temps de ces Kenânéens, est purement hébraïque.
Vers le vie siècle de notre ère, l'hébreu commença à se perdre comme langue populaire. Bien avant l'époque des Macchabées, l'araméen était devenu prépondérant en Palestine. Mais l'hébreu, mort dans l'usage de langue parlée, a continué à vivre comme langue littéraire, et comme langue sacrée d'une religion indestructible au travers de toutes les persécutions qu'elle a subies. On peut distinguer en deux périodes distinctes l'histoire de l'hébreu post-biblique ou moderne. La première s'étend jusqu'au xiie siècle et a pour monument principal la Mischnah, recueil de traditions religieuses et légales des plus fameux rabbins, qui forme le noyau fondamental du Talmud, où elle est environnée d'un commentaire araméen extrêmement étendu; dans l'hébreu mischnique on rencontre une certaine proportion de mots araméens hébraïsés, de mots grecs et même de mots latins. Après avoir adopté au xe siècle la culture arabe, les Juifs virent renaître leur littérature quand leurs compatriotes, chassés de l'Espagne musulmane, gagnèrent la France méridionale. C'est alors que s'ouvrit la seconde période de l'histoire de l'hébraïsme moderne, et la langue de cette époque est encore aujourd'hui l'idiome littéraire des Juifs.
Le phénicien, étroitement apparenté à l'hébreu, offre pourtant des particularités assez saillantes pour qu'on doive aujourd'hui, qu'il commence à être mieux connu, le considérer comme une langue distincte. Tous ses monuments sont épigraphiques et montent dès à présent à plusieurs milliers, dont quelques-uns d'un développement considérable. Ils révèlent l'existence de trois dialectes:
Le giblite ou dialecte du pays de Byblos, qui est celui qui se rapproche le plus de l'hébreu;
Le sidonien, le dialecte le plus important et le plus répandu, que l'on peut considérer comme le type classique de la langue;
Le punique, dont le foyer fut Carthage et qui florit dans les grands établissements phéniciens de la côte septentrionale d'Afrique, dont cette cité fut la capitale historique. Après la ruine de Carthage, foyer intellectuel des Kenânéens occidentaux, la décomposition rapide de son idiome donna naissance à deux nouveaux dialectes: