L'organisme commun de ces langues est révélé par la comparaison systématique des idiomes qui sont les représentants les plus anciens et les plus complets de tous les rameaux de la famille. Tous les idiomes indo-européens se rapprochent plus ou moins du sanscrit, qui en est le plus riche et celui dont l'état est demeuré le plus près de la forme primitive. Plus on recule à l'est, plus on trouve de ressemblance entre les langues de cette nombreuse et noble famille, et celle que l'on peut considérer comme en constituant le type. Ainsi les langues celtiques, les plus occidentales de toute la famille, sont celles qui s'éloignent davantage du sanscrit. Le berceau primitif de ces idiomes est la contrée qui s'étend entre la mer Caspienne et l'Hindou-Kousch. Là fut parlée; avant que les diverses tribus de Yapheth ne se dispersassent, quand elles vivaient encore réunies, la langue première qui fut la souche de toutes les autres. La science moderne l'appelle aryaque, et parvient à en reconstituer en partie les traits les plus essentiels.
Dès l'époque la plus haute où l'on puisse remonter dans leur histoire, les langues aryennes sont essentiellement synthétiques; leurs mots sont disposés dans la phrase suivant le système de construction dont le latin est pour nous le type. Ce n'est que dans les temps modernes, par suite des nécessités imposées par les formes nouvelles de la pensée, qu'on a vu sortir de cette souche des langues aux procédés plus analytiques, comme nos idiomes néo-latins et l'anglais. Dans l'état même le plus primitif, dans ce qu'on peut connaître de l'aryaque, le génie de la famille a un caractère de complexité qui la distingue essentiellement de la famille sémitique, avec laquelle il n'a qu'un bien petit nombre de ressemblances de vocabulaire sensibles au premier abord.
Peut-on scientifiquement admettre une parenté originaire entre les langues sémitiques et aryennes, syro-arabes et indo-européennes? La question a souvent été posée, et de nombreux efforts ont été faits pour la résoudre dans le sens affirmatif. Mais ils ont été jusqu'ici malheureux; la plupart datent, d'ailleurs, d'une époque où la méthode et les principes de la linguistique n'étaient pas assez établis pour que l'on pût procéder à des comparaisons de ce genre d'une manière vraiment satisfaisante. Encore aujourd'hui les savants qui se prononcent en principe et a priori pour ou contre l'idée d'une parenté possible, se guident surtout d'après des théories préconçues, plutôt que d'après des faits formels. Ni dans un sens ni dans un autre, on n'est parvenu à une démonstration formelle. M. Max Müller tient la parenté et la communauté d'origine des deux familles pour probable, quoique non vérifiée. Schleicher et M. Whitney la repoussent absolument.
Voici les arguments de ces derniers.
Le système sémitique, dit Schleicher, n'avait, avant la séparation des idiomes sémitiques en langues distinctes les unes des autres, point de racines auxquelles on pût donner une forme sonore quelconque, comme cela était le cas du système indo-européen: le sens de la racine était attaché à de simples consonnes, c'est en leur adjoignant des voyelles qu'on indiquait les relations du sens général. C'est ainsi que les trois consonnes QTL constituent la racine de l'hébreu qâtal, de l'arabe qatula «il a tué,» de qutila «il fut tué,» de l'hébreu kiqtîl «il fit tuer,» de l'arabe maqtûlun «tué.» Il en est tout différemment dans le système indo-européen, où le sens est attaché à une syllabe parfaitement prononçable.--Deuxième différence. La racine sémitique peut admettre toutes les voyelles propres à modifier son sens. La racine indo-européenne, au contraire, possède une voyelle qui lui est propre, qui est organique; ainsi la racine du sanscrit manvê «je pense,» du grec menos «pensée,» du latin mens, moneo, du gothique gamunan «penser,» n'a pas indifféremment pour voyelle a, e, o, u, mais seulement et nécessairement a. Cette voyelle organique de la racine indo-européenne ne peut d'ailleurs se changer, à l'occasion, qu'en telle ou telle autre voyelle, d'après des lois que reconnaît et détermine l'analyse linguistique.--Troisième différence. La racine sémitique est trilitère: qtl «tuer,» ktb «écrire,» dbr «parler;» elle provient, sans nul doute, de formes plus simples, mais enfin c'est ainsi qu'on la reconstitue. Par contre, la racine indo-européenne est bien plus libre de forme, comme le montre, par exemple, i «aller,» su «verser, arroser;» toutefois elle est monosyllabique.--Le système sémitique n'avait que trois cas et deux temps, le système indo-européen a huit cas et cinq temps au moins.--Tous les mots de l'aryaque ont une seule et même forme, celle de la racine, modifiée ou non, accompagnée du suffixe dérivatif; le sémitique emploie aussi cette forme (exemple, l'arabe qatalta «toi, homme, tu as tué),» mais il connaît aussi la forme où l'élément dérivatif est préfixé, celle où la racine est entre deux éléments dérivatifs, d'autres formes encore.
La flexion sémitique, dit de son côté M. Whitney, est totalement différente de la flexion indo-européenne, et ne permet point de faire dériver les deux systèmes l'un de l'autre, non plus que d'un système commun. La caractéristique fondamentale du sémitisme réside dans la forme trilitère de ses racines: celles-ci sont composées de trois consonnes, auxquelles différentes voyelles viennent s'adjoindre en tant que formatives, c'est-à-dire en tant qu'éléments indiquant les relations diverses de la racine. En arabe, par exemple, la racine qtl présente l'idée de «tuer,» et qatala veut dire «il tua,» qutila «il fut tué,» qatl «meurtrier,» qitl «ennemi,» etc. A côté de cette flexion due à l'emploi de différentes voyelles, le sémitisme forme aussi ses mots en se servant de suffixes et de préfixes, parfois également d'infixes. Mais l'aggrégation d'affixes sur affixes, la formation de dérivatifs tirés de dérivatifs, lui est comme inconnue; de là la presque uniformité des langues sémitiques. La structure du verbe sémitique diffère profondément de celle du verbe indo-européen. A la seconde et à la troisième personne, il distingue le genre masculin ou féminin du sujet: qatalat «elle tua,» qatala «il tua;» c'est ce que ne font point les langues indo-européennes: sanscrit bharati «il porte, elle porte.» L'antithèse du passé, du présent, du futur, qui est si essentielle, si fondamentale dans les langues indo-européennes, n'existe point pour le sémitisme: il n'a que deux temps, répondant, l'un à l'idée de l'action accomplie, l'autre de l'action non accomplie.
Tout ceci est très vrai, très juste, montre parfaitement les différences qui séparent les deux familles d'idiomes, telles qu'elles se présentent avec leur organisme grammatical complètement constitué et développé. Mais faire porter la comparaison sur cet état de la grammaire n'est pas, en réalité, plus scientifique que ne l'étaient les rapprochements de mots hébreux et sanscrits sans remonter à leur racine originaire qui ont été tant reprochés, et justement, à Gesenius. La grammaire de l'aryaque, ou de la langue mère indo-européenne, n'a pas été toujours à l'état flexionnel que l'on parvient à en restituer. Il n'est pas douteux que cet état a été précédé par un état agglutinant, où l'aryaque n'était pas encore lui-même, je le veux bien, mais d'où il est sorti, en suivant sa voie de développement propre, mais d'où un système notablement différent pouvait sortir, en suivant une voie divergente. De même, nous sommes aujourd'hui certains, je l'ai déjà dit tout à l'heure, que par delà la langue mère sémitique, il y a eu une langue antérieure, que l'on parviendra un jour à reconstituer en grande partie comme l'aryaque, langue dont le système grammatical n'était pas encore déterminé aussi nettement dans le même sens, et d'où sont sortis à la fois les idiomes sémitiques et 'hamitiques. Ainsi la trilitéralité des racines, que nous venons de voir opposer comme un fait primordial à la forme originaire des racines aryennes, n'y existait pas encore; la racine y était bilitère et monosyllabique, et, par conséquent, dès à présent on peut atteindre un état de choses où sa forme s'éloignait beaucoup moins de celle des racines indo-européennes.
Nous l'avons dit, la séparation des langues sémitiques et 'hamitiques, que personne ne doute plus être sorties d'une source commune, s'est produite à une époque très reculée et dans un état fort peu développé du langage. Si maintenant les langues aryennes ont procédé d'une même souche que ces deux autres familles, la séparation ne peut avoir eu lieu qu'à une époque encore antérieure, et dans un stage encore moins avancé de la formation linguistique, entre la langue mère de l'aryaque, d'une part, et la langue mère commune du sémitique et du 'hamitique, d'autre part. Or, jusqu'ici le problème n'a pas été sérieusement examiné dans ces données.
Tous les jugements absolus à son égard sont donc, quant à présent, prématurés, et personne n'est en droit de soutenir d'une manière formelle ni l'affirmative, ni la négative. J'irai même plus loin, et je dirai que, dans l'état actuel de la science, toute tentative pour aborder la question est également prématurée et ne peut conduire à un résultat sérieux. Il faut d'abord que l'origine commune des langues sémitiques et 'hamitiques soit aussi bien et aussi complètement élucidée que l'est dès aujourd'hui celle des langues aryennes; il faut que l'on ait dressé le bilan exact de ce qui constituait la grammaire de la langue primitive dont les deux familles en question sont sorties, et de ce que chacune d'elle en a développé spontanément de son côté; il faut enfin que l'on soit parvenu à restituer la forme fondamentale de leurs racines communes. C'est seulement quand ce grand travail sera accompli--et il demandera les efforts de plusieurs générations de savants--c'est seulement alors que l'on pourra, d'une façon véritablement scientifique, procéder à la comparaison du substratum des langues sémitiques et 'hamitiques, que l'on aura ainsi obtenu, avec le substratum des langues aryennes, pour décider enfin si leurs systèmes grammaticaux, ainsi ramenés le plus près possible de leurs sources, ont pu avoir un point de départ commun, si leurs racines réellement primitives sont ou non irréductibles entre elles. Jusque là on ne saurait rien préjuger, et une critique sévère et impartiale s'oppose à ce que l'on proclame d'avance impossible l'unité linguistique originaire, que tant de raisons historiques et philosophiques rendent probable, entre les trois grands rameaux de la race blanche, ceux que l'ethnographie sacrée représente comme constituant l'humanité noa'hide.
La science a restitué, avec un haut degré de certitude, les traits essentiels de l'aryaque ou de la langue mère commune des idiomes indo-européens. Elle rétablit de même les caractères propres qui différencièrent les deux premiers langages qui sortirent de sa décomposition et qui, devenant à leur tour des langues mères d'une nombreuse progéniture, servirent de point de départ aux deux grandes divisions de la famille: indo-iranienne et européenne.