1Les noms du mont Mérou, du plateau d'Oupa-Mérou et de la source Ganga sont empruntées à la tradition indienne.
Que la description biblique du jardin de 'Eden se rapporte originairement à la même contrée que les autres traditions passées par nous en revue, la grande majorité des savants sont aujourd'hui d'accord sur ce point, et en effet bien des preuves l'établissent. C'est le lieu du monde où l'on peut dire avec le plus de vérité que quatre grands fleuves sortent d'une même source. Là se trouvent, comme autour du paradis de la Genèse, l'or et les pierres précieuses. Il est certain, d'ailleurs, que deux des fleuves paradisiaques sont les plus grands fleuves qui prennent leur source dans le massif du Belourtagh et de Pamir, l'un vers le nord et l'autre au sud. Le Gi'hon est l'Oxus, appelé encore aujourd'hui Dji'houn par ses riverains; la plupart des commentateurs modernes sont unanimes à cet égard. Le nom de Gi'hon présente, du reste, la même particularité que presque tous ceux de la géographie des traditions primitives; sans que la forme s'en altère essentiellement, il prend un sens pour les peuples sémitiques et pour les peuples aryens. Pour les premiers il signifie «le fleuve impétueux,» pour les seconds «le fleuve sinueux, tortueux.» Le pays de Kousch, que baigne ce fleuve, semblerait être ainsi le séjour primitif de la race Kouschite, dont le berceau apparaîtrait à côté de celui des Aryas et des Sémites. Dans le Pischon, où la tradition a toujours vu un fleuve de l'Inde, il est difficile de méconnaître le haut Indus, et le pays de 'Havilah, qu'il longe, paraît bien être le pays de Darada, vers Kaschmyr, célèbre dans la tradition grecque et indienne par sa richesse, et où l'on trouve une foule de noms géographiques apparentés à celui de 'Havilah.
Mais, d'un autre côté, les deux derniers fleuves paradisiaques de la Genèse, le 'Hid-Deqel et le Phrath sont non moins positivement les deux grands fleuves de la Mésopotamie, le Tigre et l'Euphrate. Le nom du premier se présente dans le texte biblique avec sa forme de la langue non-sémitique de Schoumer et d'Accad, telle que nous la lisons dans les documents cunéiformes, Hid-Diqla, «le fleuve Tigre;» et l'indication qu'il «coule devant le pays d'Asschour» ne laisse pas de doute possible sur son identification. Quelques érudits, comme Bunsen et le baron d'Eckstein, en ont conclu que le 'Eden biblique avait une bien plus grande étendue que le paradis des Indiens et des Iraniens, qu'il comprenait toute la vaste région qui va des montagnes d'où sortent l'Oxus et l'Indus, à l'est, aux montagnes d'où descendent le Tigre et l'Euphrate, à l'ouest, région fertile, tempérée, véritable séjour de délices situé entre des pays brûlés du soleil ou désolés par le froid. A ceci doit être objecté qu'en donnant une pareille étendue au sens géographique du nom de 'Eden, on ne comprendrait plus comment il a été possible de regarder quatre fleuves, formant deux groupes aussi distants l'un de l'autre, comme sortant de la même source. D'ailleurs, il est encore une des indications du texte biblique sur un troisième des fleuves paradisiaques qui peut parfaitement s'entendre comme se rapportant à la Mésopotamie. C'est la mention de la terre de Kousch, qu'entoure le Gi'hon; car on est en droit d'y voir le pays des Cosséens ou des Cissiens de la géographie classique, des Kasschi des textes cunéiformes, c'est-à-dire la contrée de 'Elam.
Il est positif que, comme nous l'avons déjà signalé tout à l'heure, qu'un des noms religieux les plus antiques de Babylone est Tin-tir-kî, appellation accadienne qui veut dire «le lieu de l'arbre de la vie.» En même temps, le nom de Gan-Dounyasch, «le jardin du dieu Dounyasch,» donné à partir d'une certaine époque au district admirable de fertilité dont Babylone est le centre, offre une remarquable assonnance avec le biblique Gan-'Eden ou «jardin de 'Eden.» C'est en se fondant sur ces faits, et sur quelques autres qui viennent les confirmer,
que sir Henry Rawlinson et M. Friedrich Delitzsch ont cherché à prouver que les Babyloniens avaient localisé la tradition édénique dans leur propre contrée, et que la narration biblique a aussi en vue la même donnée de situation. Et, en effet, il est facile de retrouver dans la Babylonie et la Chaldée quatre cours d'eau à qui l'on appliquera très bien les caractéristiques fournies par la Genèse pour ceux qui sortent du jardin de 'Eden: d'abord les cours principaux de l'Euphrate et du Tigre, qui seront le Phrath et le 'Hid-Deqel; puis le Choaspès (appelé Sourappi dans les textes cunéiformes), qui coule le long de la contrée de 'Elam où sont les Cosséens, et qui sera, par conséquent, le Gi'hon; enfin le bras occidental de l'Euphrate (l'Ougni des documents indigènes), que l'on identifiera au Pischon, d'autant plus qu'il longe le désert de l'Arabie, auquel le nom de 'Havilah a pu être appliqué, en le prenant pour un terme sémitique signifiant un «pays de sables», et qu'il est un fleuve qui dort au milieu des roseaux (en assyrien pisanni).
1Les noms écrits en lettres droites sont ceux de la tradition chaldéenne, les noms écrits en lettres penchées ceux de la Bible.
Tout ceci est très vraisemblable. J'admets pleinement cette localisation de la tradition du 'Eden dans la Babylonie et dans la Chaldée, et je reconnais qu'elle explique seule certains traits du texte de la Genèse. Mais elle n'a été sûrement que le résultat d'un transport de la donnée consacrée par de bien plus antiques souvenirs, qui avait pris naissance dans une contrée beaucoup plus reculée vers l'est. La conception du 'Eden et de ses quatre fleuves a pu être appliquée aux plaines voisines du golfe Persique; elle n'y a pas pris naissance, pas plus que dans le massif des montagnes de l'Arménie, où on l'a aussi naturalisée, trouvant les fleuves paradisiaques dans les quatre grands fleuves qui en sortent vers différentes directions, le Tigre et l'Euphrate ('Hid-Deqel et Phrath), l'Araxe, auquel on a quelquefois appliqué le nom de Gi'hon, et le Kour ou bien le Phase, dont l'appellation paraît reproduire celle de Pischon. Il suffit de lire attentivement le texte biblique pour y discerner, sous les données qui ont trait aux fleuves de la Babylonie, d'autres plus anciennes qui ne peuvent s'appliquer à cette contrée et qui reportent forcément au même point de départ que les traditions de l'Inde et de l'Iran. C'est avant tout la donnée fondamentale de la conception géographique du Gan-'Eden, le cours d'eau unique qui entre dans le jardin pour l'arroser, et qui s'y divise de façon à sortir en quatre fleuves dans des directions divergentes. En Babylonie, nous avons exactement l'inverse, deux fleuves divisés en quatre rameaux qui entrent séparés dans le Gan-Dounyasch pour s'y réunir et en sortir en formant un seul cours d'eau. C'est ensuite l'indication des produits minéraux, métaux et pierres précieuses, du pays arrosé par le Pischon, qui sont bien plus ceux de la contrée de 'Havilah du haut Indus que ceux de l'Arabie.
Nous ne croyons pas cependant que l'on doive supposer, avec Ewald, que les noms de 'Hid-Deqel et de Phrath, de Tigre et d'Euphrate, aient été, à une époque postérieure au déplacement de la tradition des fleuves paradisiaques, substitués à deux noms plus anciens, que l'on ne comprenait plus. Nous pensons au contraire, avec M. Obry, que ces noms, aussi bien que ceux de Gi'hon et de Pischon, sont du nombre des appellations qui, appartenant à la géographie traditionnelle des âges primitifs, ont été plus tard transportés dans l'ouest avec les migrations des peuples. Il nous semble probable qu'à l'origine il y a eu un Tigre et un Euphrate primitifs, parmi les fleuves sortant du plateau de Pamir. Remarquons que, dans la tradition des Persans, l'Arvand s'est confondu avec le Tigre, ce qui donne lieu de soupçonner l'existence antique, chez les Iraniens, d'un nom analogue à celui de 'Hid-Deqel parallèlement du nom de Arvand. Plus positive est la présence du nom de Frât dans les livres mazdéens parmi les désignations des fleuves paradisiaques. Pour le rédacteur de basse époque du Boundehesch, peut-être influencé ici par la donnée biblique, ce Frât est l'Euphrate de la Mésopotamie. Mais des preuves nombreuses établissent que plus anciennement la même appellation a été attachée à l'Helmend, l'Etymander des Grecs, lorsque la notion de la montagne sainte avec ses quatre fleuves se fut localisée dans la partie méridionale de l'Hindou-Kousch, au massif de l'Ouçadarena des livres zends, fameux comme le théâtre des révélations divines reçues par Zarathoustra (Zoroastre). Et, ceci étant, on peut encore avec certitude reporter le nom de Frât au point primitif où convergent toutes les traditions iraniennes sur le berceau de l'humanité.