Une dernière circonstance achève de fixer le site originaire du 'Eden biblique dans la région que nous avons indiquée, d'accord avec tant de savants illustres. C'est le voisinage de la terre de Nod ou d'exil, de nécessité, située à l'orient de 'Eden, où Qaïn se retire après son crime et bâtit la première ville, la ville de 'Hanoch [83], car elle paraît bien correspondre à la lisière du désert central de l'Asie, du désert de Gobi. C'est là que se trouve cette ville de Khotan, dont les traditions, enregistrées dans des chroniques indigènes, qui ont été connues des historiens chinois, remontaient beaucoup plus haut que celles d'aucune autre cité de l'Asie intérieure. Abel Rémusat, qui avait bien compris toute l'importance de ce que les Chinois racontent de cette ville et de ses souvenirs, y a consacré un travail spécial, auquel nous renverrons le lecteur [84]. Le savant baron d'Eckstein a fait ressortir tout ce qu'ont de précieux pour l'histoire primitive les renseignements qui y sont contenus; il a montré dans Khotan le centre d'un commerce métallurgique qui doit être regardé comme un des plus antiques du monde, et il ne serait pas éloigné de rapporter à cette ville les récits de la Genèse sur la 'Hanoch qaïnite.
Note 83:[ (retour) ] Genes., IV, 16-17.
Note 84:[ (retour) ] Histoire de la ville de Khotan. Paris, 1820, in-8°.
C'est donc bien au plateau de Pamir qu'a trait originairement le récit biblique sur le jardin de 'Eden, aussi bien que la tradition iranienne de l'Airyana Vaedja. Et l'assimilation des fleuves paradisiaques à ceux de cette contrée doit être faite de la manière suivante: Gi'hon=Oxus; Pischon=Indus; 'Hid-Deqel=Tarîm; Phrath=Iaxarte. Mais dans la forme où nous possédons ce récit, au premier fond de la description traditionnelle, qui avait en vue cette région lointaine, se sont superposés certains traits empruntés à la Chaldée, lesquels se rattachent à une localisation postérieure de la donnée du paradis terrestre sur le cours inférieur du Tigre et de l'Euphrate.
Du reste, les Chaldéens, s'ils paraissent bien avoir transplanté dans leur propre pays, comme beaucoup d'autres peuples, l'antique tradition édénique, n'en avaient pas moins conservé, eux aussi, bien des restes de la forme plus ancienne de ces souvenirs, de celle qui les reportait à leur véritable berceau. La conception de la montagne sainte et paradisiaque située au nord, plus haute que toutes les autres montagnes de la terre, colonne du monde autour de laquelle tournent les sept étoiles de la Grande-Ourse, assimilées aux sept corps planétaires, cette conception qui est celle du Mêrou, du Harâ-Berezaiti et de l'Aryâratha primitif, a été certainement connue et admise des Chaldéens. C'est ce que prouve surabondamment l'admirable et si poétique morceau du prophète Yescha'yahou (Isaïe) [85] sur la chute de l'orgueilleux monarque de Babylone, de cet astre du matin, fils de l'aurore, de cet oppresseur des nations qui s'était vanté de ne pas descendre, à l'exemple des autres rois, dans les profondeurs du schéôl [86], mais d'aller s'asseoir au-dessus des étoiles du Dieu fort et de prendre place à côté du Très-Haut sur la montagne de l'Assemblée (har moad) dans le Septentrion. Théodoret, natif de Syrie et profondément imbu de traditions orientales, dit à cette occasion: «On rapporte qu'il y a au nord des Assyriens et des Mèdes une haute montagne qui sépare ces peuples des nations scythiques, et que cette chaîne est la plus haute de toutes les montagnes de la terre.» Il applique donc la notion de la montagne à laquelle le prophète fait allusion, précisément au sommet sur lequel les Iraniens de la Médie avaient transporté et localisé leurs souvenirs bien antérieurs sur la montagne sainte, le Harâ Berezaiti; car Théodoret a eu certainement en vue l'Elbourz du sud de la Mer Caspienne, si important par ses traditions mythiques, qui avait été connu des Assyriens dès le IXe siècle av. J.-C. sous son nom perse de Hâra-Barjat, altéré en Hâla-Barjat par la prononciation particulière aux Mèdes [87]. La donnée dont nous parlons a été conservée, comme tant d'autres débris des croyances religieuses de la Chaldée et de la Babylonie, par les Sabiens ou Mendaïtes, qui mariaient le culte des sept planètes à l'adoration des sept astres de la Grande-Ourse, dans leur célébration des mystères du Nord sur la haute montagne du Septentrion, réputée le séjour du Seigneur des lumières, du père des génies célestes.
Note 85:[ (retour) ] XIV, 4-20.
Note 86:[ (retour) ] La demeure des morts.
Note 87:[ (retour) ] Fr. Lenormant, Lettres assyiologiques, t. I, p. 36.
Il est bien souvent question, dans les textes cunéiformes, de cette montagne sainte où se rassemblent les dieux, où est la source des eaux terrestres et qui sert de pivot aux mouvements célestes. On qualifie ce mont de «père des pays» (en assyrien abu matâti), preuve certaine de ce qu'on y rattachait les origines de l'humanité. C'est le point culminant de la convexité de la surface de la terre, d'où son appellation de «montagne de la terre» (en accadien gharsak kalama). Par rapport à la Chaldée et à l'Assyrie, on la considère comme située dans le nord-est, à côté du pays mystérieux d'Arali, célèbre par la quantité d'or qu'il produit, et où est placée la résidence des morts. Aussi la désigne-t-on encore comme «la Montagne de l'Orient» (en accadien gharsak kurra, en assyrien sémitique schad schadî). C'est à l'imitation de cette montagne sainte que les Chaldéens des plus anciennes époques, dans les plaines absolument sans une ondulation où l'Euphrate et le Tigre terminent leurs cours, faisaient de leurs temples de véritables montagnes artificielles, leur donnant typiquement et rituellement la forme d'une haute pyramide à degrés, que surmontait un petit sanctuaire.
Les «paradis» des monarques perses, parcs ombreux, plantés d'arbres, ornés de viviers, et placés en général au sommet de hauteurs, dont le nom signifiait «lieu élevé, endroit délicieux» (sanscrit paradêças, zend paradâeçô), et était déjà connu des populations de la Syrie et de la Palestine au temps où fut écrit le Cantique des cantiques [88], ces paradis étaient pour les rois iraniens, qui en entouraient leurs palais, une image et une imitation du céleste paradis d'Ahouramazda, planté sur le Harâ Berezaiti. Mais ce type particulier et symbolique de jardins, avec l'idée qui s'y attachait, n'était pas exclusivement propre aux monarques iraniens de la Médie et de la Perse; avant eux les rois d'Assyrie et de Babylone, dont ils copiaient presque tous les usages, avaient eu des «paradis» semblables. Il est même à remarquer que le type le plus parfait et le plus paradisiaque, dans le sens de l'imitation du jardin légendaire de la montagne sainte, berceau des hommes, en avait été donné à Babylone, dans les fameux jardins suspendus, que tous les auteurs décrivent comme une montagne artificielle, élevée jusqu'à une très grande hauteur sur des étages voûtés, couverte d'arbres de la plus forte dimension sur son sommet et sur ses terrasses latérales, et où des machines hydrauliques, placées aux quatre angles et puisant l'eau de l'Euphrate, entretenaient sur la plate-forme culminante des viviers et des courants d'eau, destinés bien évidemment à reproduire les courants d'eau du paradis traditionnel. Cependant du fait seul des jardins suspendus il n'y aurait pas de conséquence à tirer, car Bérose, Diodore de Sicile et Quinte-Curce racontent tous les trois une historiette d'après laquelle ce serait pour complaire à sa femme, princesse mède de naissance, et lui rappeler son pays natal, que Nabou-koudourri-ouçour (Nabuchodonosor) aurait créé ces jardins fameux, regardés depuis comme une des merveilles du monde. On serait donc en droit de supposer par là que ce prince avait transporté à Babylone un usage purement iranien, inconnu jusqu'alors à la civilisation chaldéo-assyrienne. Mais un monument assyrien d'époque antérieure vient répondre à cette objection. C'est un bas-relief du palais du roi Asschour-bani-abal, à Koyoundjik (première moitié du viie siècle av. J.-C.); on y voit un paradis royal attenant à un palais, planté de grands arbres, situé au sommet d'une éminence prolongée par un jardin suspendu que soutiennent des arcades, et arrosé par un cours d'eau unique, qui se divise en plusieurs canaux sur le flanc de la montagne, comme le fleuve du 'Eden biblique, la fontaine divine Ghe-tim-kour-koû de la Montagne de la Terre des Chaldéens, la source Arvanda ou Ardvî-çourâ du Harâ-Berezaiti iranien, et la Gangâ du Mêrou des Indiens.