— Comment allez-vous vivre ? Avez-vous de l’argent ?
— Bas beaugoup ; bais je verai assez. J’ai drende-deux vrancs. Je dâcherai te droufer tes gombadriodes pour me blazer quand je serai guéri…
— En attendant, il ne faut pas mourir de faim. Prenez cela, — il lui donna une somme. Et pas un mot, à qui que ce soit, sur notre expédition. On saura tout, si nous triomphons ; au cas contraire, on ne saura rien du tout.
— Bas un bot — Che le chure ; mon barole t’honneur ! J’aimerais pien mieux me vaire duer.
Le docteur, pendant ce temps, nous racontait les hauts faits du Rempart. De son poing épouvantable, le sourire sur les lèvres, il avait défoncé la poitrine du premier de ses adversaires. Le second, abattu ensuite d’un coup sur la face, était resté deux heures sans connaissance.
— Et pourtant, j’ai fait attention à ne pas taper trop fort, avait confié notre champion au docteur.
Le troisième, un nègre, s’était retiré sans réclamer sa part.
Une foule délirante et enthousiaste avait alors porté en triomphe le Rempart en l’acclamant aux cris de « Duck à jamais ». La popularité de ce dernier boxeur a immensément crû sans qu’il s’en doute. Un superbe banquet, sans compter d’autres résultats plus avantageux, avait été offert à notre ami, et il le présidait, à ce moment même, décoré de la ceinture d’honneur qu’on lui avait décernée. Toujours muet et répondant toujours par gestes, aux questions qu’on lui posait, il a été tout le temps admirable. Pingouin lui a recommandé d’être sur le quai, à dix heures précises, pour regagner avec nous l’Albatros, et, dans tous les cas, de rentrer avant deux heures de la nuit, car nous partirons peu après le jour.
— Allons dîner, termina le docteur.
Le repas fut plutôt calme. D’abord, cela nous faisait quelque chose de laisser comme ça, malade et seul, le gros Flaum, qui avait l’air d’un enterrement… Ensuite, je crois que nous nous disions tous que c’était là le dernier repos avant la grande lutte, quelque chose comme une veillée des armes avant la bataille où il faut vaincre ou mourir… Et, ma foi, ça nous rendait un peu sérieux, bien que je ne pense pas qu’aucun de nous soit un lâche…