Je ferai aussi mention des lucioles qui sont des manières de gros vers luisants ailés scintillant partout dans la nuit comme des étoiles. Ça, c’est joli et inoffensif.
Toute cette population grouillante, vivace, turbulente, existe fort naturellement dans la forêt, se livrant en toute liberté à ses besoins et à ses passions sans s’inquiéter de nous… ou plutôt, hélas ! en s’en inquiétant trop, car nous servons de jouets… Chacun de nous est la proie de l’un des monstres qui, s’occupant de lui plus particulièrement, lui rend, par tous les moyens, plus pénibles les pénibles heures de la captivité — à des degrés différents, cependant.
Pour mon compte personnel, je suis le jouet du boa constrictor. Cet ophidien ne me fait aucun mal, mais dès la première minute où nous fûmes en présence, il m’a voué une immense affection et ne peut souffrir d’être séparé de moi un instant. Toujours il est enlacé à une portion de mon individu et son poids, son contact, sa vue, sa présence me sont plus odieux que je ne saurais le dire. Quand je le repousse, avec un doux entêtement, avec l’air de reproche d’un dévouement méconnu, il se rapproche davantage, me fixant de ses yeux huileux et langoureux qui me donnent le vertige. — Et je n’ose insister car il me fait peur.
Plus spécialement horrible est le sort de M. le sénateur Truie. Il est près de moi, en manches de chemise, sans gilet ni chapeau et lié par le ventre au tronc d’un baobab. Le babouin est son maître et semble prendre à tâche de lui faire de la vie un fleuve constant de honte et de douleurs par des tourments raffinés, d’une nature si dégoûtante, si cruelle et si satanique que je ne peux m’y arrêter même une seconde. Croirait-on que le monstre a été jusqu’à dépouiller sa victime de sa cravate de commandeur de la Légion d’honneur pour s’en parer lui-même, la mettant à l’envers et que, en ce moment même, à cheval sur le corps de M. Truie renversé et fumant un des cigares qu’il lui a ravis, il s’exerce à produire des sons musicaux en frappant avec deux os son ventre comme un tambour… Je ne puis retenir mes larmes en voyant cela et en songeant que c’est un homme riche et considéré — un sénateur qui fut ministre et qui eût pu le redevenir à brève échéance que cette brute sans nom tourmente et avilit ainsi… Et lorsque je songe que ceci a lieu sous les yeux et avec le consentement d’un autre homme — d’un citoyen qui fut gouverné par celui-là même qu’il laisse outrager jusqu’à la mort — lorsque, dis-je, je songe à cela, une fureur sans limites me saisit et, bien que je sois d’une nature religieuse et débonnaire, je voudrais de mes propres ongles arracher de leurs orbites les yeux de l’Homme sauvage…
De M. Barnabé Cruchot le sort est cruel aussi. A l’aube, ce matin, l’un des esclaves gorilles l’amena devant l’Homme sauvage. Celui-ci tenait à la main un numéro du Plein Jour, daté du 12 juin, et contenant l’article qui fit tant de bruit. Il présenta avec un sourire sardonique ce journal déployé à M. Barnabé Cruchot dont j’entendais claquer les dents.
— Mange ! dit l’Homme sauvage.
Et sa voix ne souffrait pas que l’on hésitât. M. Barnabé Cruchot, la mort sur le visage, reçut le journal et en mangea les huit pages. Depuis, il semble fort malade et le kanguroo s’est emparé de lui, le tirant par les cheveux à sa suite dans ses courses furieuses et ses bonds prodigieux.
M. le docteur Volière, vice-président du comité d’hygiène, fut livré au tamanoir. Cette brute peu inventive s’est contentée de creuser un trou dans la terre et d’y enfouir sa victime dont la tête chauve dépasse seule. Parfois le vautour vient et la couve.
La destinée de M. Églantine est relativement meilleure. L’ourse brune lui accorde une liberté relative, se contentant de le tenir en laisse avec sa propre écharpe et de se faire, deux fois par jour, épucer soigneusement.
Du serrurier Panaris je n’ai rien à dire car je ne l’ai pas encore revu. Je tremble en songeant au sort qui a dû être réservé à ce malheureux prolétaire — soupçonné sans doute de trahison pour l’affaire de la porte et dont la vie n’est pas protégée comme la nôtre par l’importance des fonctions que nous occupons dans la société — chose qui, malgré tout, j’en suis sûr, impressionne l’Homme sauvage et l’empêche seule peut-être de nous immoler.