De la femme Armandine Cane, concierge, je ne dirai rien… rien… rien… Cette malheureuse n’a plus d’honneur, tout le monde le lui a ravi par tous les moyens possibles — qu’on ne m’en demande pas davantage… Je rougis déjà en écrivant ces lignes.
Il me faut enregistrer encore la position déplorable de l’inspecteur de police Andréas. Il a été immergé dans la piscine en punition, à ce que j’ai compris, de la résistance désespérée qu’il a opposée au moment de sa capture et au cours de laquelle il a tiré trois coups de revolver sur l’esclave gorille Venceslas. Les balles tuèrent seulement un cochon d’Inde, et Andréas, qui est doué pourtant d’une vigueur fameuse, fut terrassé en moins de rien par son adversaire dont la puissance musculaire semble réellement ne point connaître de limites. Andréas ensuite fut lié et mis à tremper sous la surveillance de l’hippopotame qui s’appelle Jocko.
Notre nourriture se compose de viande à peu près crue (il fait, paraît-il, trop chaud pour prendre le temps de tout cuire) et de quelques œufs nature. Ce matin on m’a permis de brouter une salade. Ceux d’entre nous qui sont privés de l’usage de leurs mains, sont emboqués deux fois le jour par les monstres qui s’occupent d’eux. Pour mon compte, le sieur Zéphirin, à l’aide d’une perche, me fourre dans la bouche les odieux comestibles. Quelle nourriture pour un homme qui a un mauvais estomac !… Une eau saumâtre est notre boisson…
Je m’arrête pour aujourd’hui. Il est tard et la lumière du soleil décline. Je suis fatigué d’avoir écrit aussi longtemps mais je remercie le Seigneur de m’avoir donné de tous temps le goût des belles lettres, ce qui me permet de trouver un dérivatif à mes souffrances de toute nature. Je continuerai ce journal tant que durera — ce sera bref, je pense — notre incarcération. Mon carnet est épais et neuf. Je tirerai de ces pages une grande consolation et plus tard, je l’espère, quelque gloire par leur mise au jour.
Mercredi, 15 juin. — Je ne sais comment je trouve la force d’écrire. Le plus horrible, le plus inhumain, le plus insensé péril est suspendu sur nos têtes depuis ce matin. Réellement, ceux qui désirent nous délivrer et qui, dans ce but, adoptent les moyens les plus extrêmes devraient peser un peu plus leurs déterminations et songer aux effroyables résultats qu’elles peuvent avoir pour nous, lamentables victimes.
Je ne sais quel est l’esprit funeste qui a imaginé d’établir un embargo sur les provisions de bouche qui devaient ravitailler cette place. Celui-là a agi comme notre pire ennemi. Il a fait de notre position, qui était déjà cruelle, un gril où nous brûlons des plus intolérables angoisses.
C’est aujourd’hui, mercredi 15 juin, que la chose eut lieu. Pendant toute la soirée d’hier quelques petits bruits, semblant provenir de l’escalier, nous avaient donné quelque espérance, mais ils cessèrent sans résultat[1].
[1] Les quelques petits bruits dont parle maître Cormoran étaient les rugissements et les coups terribles du bélier à vapeur, à l’aide duquel l’on essaya, sans succès, d’enfoncer la porte. Cette tentative, on le sait, fut la première qui fut faite pour la libération des prisonniers, dont la capture et le sort inconnu causaient une horreur et une curiosité si universelles. L’insuccès amena M. le ministre de l’Intérieur à essayer de la famine, malgré l’opposition des fournisseurs, lesquels, appuyés par les membres de l’extrême gauche (le leader de l’opposition Ganglion prononça à ce sujet un discours fameux), protestaient contre ce qu’ils appelaient une « atteinte à la liberté du travail ». Les effets désastreux qui faillirent suivre, et qu’on verra plus loin, amenèrent la chute du ministère.
Il fut remplacé au pouvoir par la combinaison connue sous le nom de « ministère de combat » parce que c’est sous son règne que les moyens violents furent employés — et parce qu’elle fut présidée par M. le général Crampon, ministre de la guerre.