Ce matin, lorsque l’heure approcha de recevoir les provisions, le nègre gorille Zéphirin qui était alors de service alla comme d’habitude ouvrir d’abord la grille, puis la porte matelassée, puis le petit guichet en haut à gauche de la porte extérieure. Alors il passa le clairon. Bientôt cet instrument produisit une fanfare inhabituelle. L’air joué était :
Ouvre-toi, porte fatale…
qui fit connaître au prudent monstre que ce n’était point là le souffle sans péril de l’un des fournisseurs. N’ouvrant pas le grand guichet, il retira le clairon et observa l’extérieur. Un homme s’approcha alors et une forte voix retentit qui cria, au nom de la loi, des choses que je ne pus entendre entièrement mais où se discernait suffisamment cette communication que la venue des nourritures serait suspendue jusqu’à la fin de la rébellion ou tout au moins jusqu’à la libération des prisonniers.
Déjà mon cœur bondissait d’espoir ; mais un coup sourd interrompit la voix. C’était Zéphirin qui, à travers le petit guichet, en haut, à gauche, frappait le messager du gouvernement avec son poing[2].
[2] Celui que frappa le monstre Zéphirin fut l’honorable M. Druide, sous-chef de la sûreté. Ce fonctionnaire tomba mort, victime de son devoir, sous le coup terrible qui lui fit éclater le crâne et jaillir la cervelle. L’on se souvient de l’émotion immense que souleva ce meurtre sans nom, et des splendides funérailles, auxquelles s’associa la population tout entière, qui furent faites à la victime.
Puis, tout fut refermé, et deux minutes après l’Homme sauvage se dressa sous moi, taciturne et fumant sa pipe. Il me fixait de son œil froid. Je ne savais ce qui allait se passer. Allait-il, curieux de ma littérature, m’enlever mon carnet, le lire, se blesser des quelques expressions un peu vives qui m’ont été dictées par la mauvaise humeur…? Des gouttes de sueur coulaient de mon front sur la terre.
L’Homme sauvage se recula un peu pour éviter d’en être mouillé. Il ôta sa pipe de sa bouche.
— Huissier, écris, me dit-il. Et le calme délibéré de sa voix incisive me glaça de terreur comme dans l’attente de nouveaux et plus effroyables malheurs, prêts à fondre sur nos têtes.
Je brandis mon crayon en manifestation d’obéissance. Il est le maître après tout et peut-être, dans son intellectualité supérieure — car on ne peut nier qu’il soit d’une intellectualité supérieure — agit-il dans un but hautement humain et philanthropique…
L’Homme sauvage donc voulut bien me dicter ce qui suit :