Les galériens disparaissent au sud
vers le Revestidou. La Piboulette,
chasse royale des sires d'Ancezune,
au vieux blason desquels se grime
le Drac du Rhône à face humaine,
d'un rideau d'arbres entoure Caderousse.
—«Où est Orange? demande aux bateliers
Guilhem. Où est sa Gloriette,
nid et palais de nos aïeux illustres?»
—«Là derrière,» répondent les hommes de la barque.
—«Où êtes-vous, Guibour, vaillante épouse
de Guilhem au Court-Nez, et toi, princesse
Tibour d'Orange?»—«Là derrière, répliquent
les braves mariniers, là, derrière les arbres
qui nous dérobent le mur du Ciéri[3]
et l'Arc de Marius: on ne peut voir
d'ici que Crève-cœur[4]...»—«Gloire perdue
et bien nommée, adieu! cria le prince
en essuyant une larme naissante
que le soleil fit scintiller; conserve,
ô ville d'or, ô notre honneur d'Orange,
à tout le moins conserve la mémoire
de ceux qui n'ont jamais terni ton lustre!...
Mais de quoi vais-je me plaindre ou m'attrister,
ajouta-t-il, si j'ai perdu l'Empire
pour devenir le dieu de l'eau magique!»
La jeune fille, lui voyant l'œil humide,
l'avait pris par la main et, familière,
comme cela se passe dans les songes:
—«Drac, lui dit-elle, mais les dieux pleurent donc?»
Et doucement, sortant de rêverie,
lui répondit:—«Mais s'ils ne pleuraient point,
ils ne seraient, les dieux, guère plus que des pierres...
Oui, mignonne, l'Amour est un dieu, en effet,
et ce qu'il a de plus divin, ce sont les larmes.»
LXIX
En l'île d'Auselet les oisillons
pépiaient tout le long des bords feuillus.
Le vent léger apportait des montagnes
La senteur des lavandes et des myrtes
qui dans les Combes-Masques étaient fleuris.
La fin du jour, avec son haleine plus tiède,
emplissait les cœurs de la nostalgie
qui envahit tout, quand le soleil baisse.
Ils voyaient arriver la Barthelasse verte,
partageant le fleuve en deux Rhônes,
et puis plus rien, que le tournant de l'onde.
Mais soudain, tel qu'un rideau de théâtre
qui en aval se tire à l'horizon,
les arbres du rivage et les collines,
tout va diminuant pour disparaître
devant un colossal entassement de tours
que le soleil couchant enflamme et peint
de splendeur royale, de pourpre splendide.
C'est Avignon et le Palais des Papes!
Avignon! Avignon sur sa Roque géante!
Avignon, la sonneuse de la joie
qui, l'une après l'autre, élève les pointes
de ses clochers tout semés de fleurons;
Avignon, la filleule de saint Pierre,
qui en a vu la barque à l'ancre dans son port
et en porta les clefs à sa ceinture
de créneaux; Avignon, la ville accorte
que le mistral trousse et décoiffe
et qui, pour avoir vu la gloire tant reluire,
n'a gardé pour elle que l'insouciance!
Les bras se dressent tous; et l'équipage,
les passagers, admirent Babylone
(ainsi que la nommèrent les Italiens jaloux).
Puis tout à coup de la seconde barque
monte ce cri: «Venise! c'est Venise,
lorsque entre ses dentelles elle va se coucher,
aux baisers du Ponant, dans sa lagune!»
Et n'y tenant plus de jeter au vent
son enthousiasme, Guilhem, par-dessus bord,
décampe en un saut chez les Vénitiennes.
LXX
Et s'adressant—des trois—à la plus brune:
—«Duchesse de Berri, lui dit-il finement,
vous m'excuserez, n'est-ce pas? si j'entr'ouvre
l'incognito de votre emprise belle...
Car les nochers de cette flotte gaie
m'ont dit que vous allez rejoindre en Arles,
là-bas, les partisans de votre règne.»
—«Ah! cavalier!» faisant un peu la moue,
répondit la dame non sans embarras,
«comme vous plaisantez le pauvre monde!
La princesse en question, qui, oui, est à Venise,
n'est pas pour nous une inconnue,
car nous sommes voisins de palais, au Rialto.
Mais il y a palais et palais; et le nôtre,
depuis longtemps les araignées y filent...
Et nous allons chantant, comme les limaçons
dont la coquille est au feu.» Et de rire.
—«Moi, continua la brune chanteuse,
puisqu'il le faut, je vais faire mes confidences.
Je suis issue de race patricienne
et dans notre maison Venise la superbe
vint plus d'une fois élire son doge.
Mais les vicissitudes sont partout...
Et d'un grand nom, aujourd'hui, pauvre femme,
le noble orgueil, c'est tout ce qui me reste.
Dans cet Avignon qui, avec ses tours,
ses remparts, son palais, montre à la vue
ce qu'il a été dans le temps des papes,
imaginez-vous qu'un de mes ancêtres,
ambassadeur de Venise, à l'époque
où la papauté y fut en déroute,
se rencontra là, quand le désarroi
vint en bannir le beau dernier pontife...
Le fugitif—écoutez ce détail—
fit noyer, paraît-il, douze statues
en or massif (c'étaient les douze apôtres
avec le Christ en plus) dans un abîme
dont j'ai, moi toute seule, le secret.
Dans mon sein je le porte, ainsi qu'une relique,
en un vieux parchemin où est marqué,
de point en point, le lieu de la cachette.
Mais en ce pays étranger,
où nous ne connaissons personne, comment faire,
si nul ne vient en aide à la faiblesse!»
LXXI
—«Je suis, dit Guilhem, à votre service:
la chose m'intéresse, car douze statues
en or massif, oui certes, valent bien
la peine de tenter leur découverte.»
—«Et, dit une autre (celle qui était blonde),
ne ferions-nous pas tourner la baguette
ou le sas, s'il fallait? Je connais le métier;
et s'il y a, ma dogaresse, quelque chose,
si profond serait-il, va, il faudra qu'il sorte...
Mais, par saint Marc, ajouta-t-elle en faisant voir
toutes ses dents de belette, j'en jure!
Je ne donnerais pas douze crottes de rat
de tes douze apostoles...» Et de rire.
—«A moins qu'on ne les ait déterrés, mon amie,
chez moi, à la maison, répliqua la première,
je l'ai toujours ouï raconter, ce beau songe!
Et voilà cinq cents ans que nous vivons
sur le reflet de sa verte espérance...»
—«Et vous faites bien, parbleu! et fort bien,
dit le jeune sage; car la vie, qu'est-elle?
sinon un songe, une apparence au loin,
une illusion sur l'eau glissante,
qui, devant nos yeux s'enfuyant toujours,
comme un jeu de miroir nous éblouit,
nous attire au leurre et nous sert d'appât!
Ah! qu'il fait bon naviguer sans répit
vers son désir, encore que ce ne soit qu'un songe!
Un temps viendra, qui s'approche peut-être,
où les gens auront tout à portée de la main,
où les gens auront tout, sauront tout à l'épreuve
et, regrettant les vieux mirages,
qui vous a dit que vivre ne les lassera point!»
LXXII
En lui faisant les doux yeux, la troisième
des Vénitiennes dit alors au prince:
—«Donnez-moi votre main.» Et le galant
offre sa main, sérieux, à la dame:
—«Belle main, fine main, et caressante,
dit la chiromancienne curieuse,
bonne main, noble main...» Et dans la sienne
la dame la palpait, la cajolait,
«Oui, main de roi, main fée et main de gloire,
qui fait ce qu'elle veut! avec des lignes
qui vont s'entrecoupant indéfinies:
ligne d'amour croisant ligne de tête,
comme il se voit souvent; ligne de vie...
Aïe! le mauvais passage! A un tournant,
pas loin d'ici, sur le Rhône peut-être,
la Mort, seigneur, vous guette avec sa faux...
Prenez garde!...»—«Que diable vas-tu lui dire là!
en même temps crièrent les deux autres,
Nous sommes tous en passe, sur le Rhône, de boire
à la grande tasse, et, allons, jeunesse,
buvons, en attendant l'inconnue malencontre,
le vin brillant de nos jeunes années!
Puis, dans Beaucaire, en avant! ce coup-ci,
puissions-nous tous y faire bonne foire!»
LXXIII