Dans l'entre-temps de ces gentils devis,
en rive d'Avignon les barques cependant
viennent, suivant la file, amarrer tour à tour.
—«Embraque le câbleau! range la terre!
commande Maître Apian de sa voix rude,
Contre le quai accoste le Caburle!
Avance la carate! A la sapine!
Pousse la sisselande! aborde, aborde!...
Là!»—Les bateaux aux bâches montueuses
s'agglomèrent au pied de la falaise abrupte,
devant le Pont Saint-Bénézet qui montre
l'ombre géante de ses arches rompues.
Les apparaux en ordre, la flotte en sûreté,
processionnellement, marchant un devant l'autre,
selon leur usage, au long de la rue,
à pas comptés le vieux patron menant la file,
les petits mousses courant après la troupe,
en tanguant, bras ballants, à leurs grandes auberges
des Fusteries, du Limas[5], les beaux hommes
s'en vont souper joyeux. Avec son père
l'Anglore les suit, quelque peu penaude
de ne pas revoir le prince autour d'elle,
le petit prince à la barbiche blonde,
qui peut-être a fait quelque mue nouvelle...
Peut-on savoir? Le Drac, peut-être, au Rhône
doit descendre la nuit dans son palais,
si telle est sa loi... Ah! va, ma pauvrette!
Guilhem, avec les dames de Venise
qui de leurs mignardises l'environnent,
au cabaret de la Petite-Hôtesse,
sous les peupliers blancs et les treilles, là-bas,
est allé faire une escampette... Bref,
Guilhem est jeunet, il prend ses ébats.
LXXIV
Or, sous la tonnelle, une fois à table,
le princillon avec les cantatrices
qui, tout en mangeant et buvant, friandes,
chassent les moustiques avec la serviette:
—«Vous ne m'avez pas dit, pourtant, encore
si vous êtes, mes dames, à marier ou mariées,
leur dit Guilhem, car, suivant l'occurrence,
on pourrait là fauter, si on se leurre
au jeu d'amour...»—«De cela n'ayez cure!
répondirent-elles en grande accortise.
Le jeu, seigneur, ne demande que faute.
Et dans notre pays la femme noble,
une fois mariée, peut avoir,
sans que personne ait rien à y voir ou redire,
un, même deux, et même trois amants.»
—«Savez-vous bien que les maris, fit le jeune homme,
doivent gagner, en tel pays de promission,
le paradis de la sainte patience?»
—«Hé! s'écria la belle huppée
dont le grand peigne avait des perles d'or,
rois de la fève, ils sont les plus heureux des hommes!
car les servants d'amour les débarrassent
de tous les soins coutumiers de la vie.
Ils n'ont besoin, les maris de Venise,
de s'occuper de rien qui les ennuie.
Les cavaliers servants se font un vrai régal
d'aider madame à sa toilette:
l'un lui tient le miroir, celui-ci lui présente
les épingles pour ses cheveux;
celui-là au corsage lui passe les lacets;
l'autre lui porte à vêpres sa mantille
et l'autre en la baignoire lui tiendra compagnie;
sans compter les cadeaux, les rafraîchissements,
les sérénades et madrigaux qui pleuvent!»
—«Eh bien! irons-nous point chercher les douze apôtres?
interrompit soudain la dogaresse.
A ces joyeusetés le temps s'écoule;
mais Jaquemart vient de frapper onze heures,
et il faut remonter de grand matin en barque...
Allons?»—«Allons!»—«N'oublions pas la verge
de coudrier—qui est notre boussole.»
Et les chanteuses partent en chantant:
—Si la lune illumine
Là-haut dans le ciel grand,
Dans le bocage ombreux
Mes bras te cacheront.
—Laisse-m'aller, pécheur,
J'ai peur de mon mari.
—Moi je ne le crains guère,
Si méchant serait-il!
Sur un bateau qui file,
Viens, je t'enlève au frais,
Car, prince de Hollande,
Je n'ai peur de personne.
CHANT NEUVIÈME[ (en provençal)]