«Vous êtes une bonne petite femme qui a su m'éviter un grand embarras avec ce butor de Junot[ [46]

Pendant son séjour à Paris, M. de Metternich fut encore épris—lui aussi—des charmes de Mme Récamier.

On a pu retrouver deux lettres de lui adressées à cette dernière[ [47]. Dans l'une, il lui déclare ne pouvoir attendre le terme de trois semaines imposé pour la revoir et fait ce serment d'amoureux d'entrer chez elle par la fenêtre, au cas où sa porte lui serait fermée. Dans l'autre, il lui demande une demi-heure d'entretien pour lui rapporter un anneau qu'elle lui avait offert. Juliette, on le sait, aimait à répandre ainsi des anneaux.

Un autre caprice du prince de Metternich eut pour objet cette curieuse et séduisante duchesse de Sagan, dont il parlera longuement à Mme de Lieven. Belle comme toutes les filles de la duchesse de Courlande, Wilhelmine de Biren chercha toute sa vie le bonheur à travers trois mariages: l'un français et catholique, l'autre russe et orthodoxe, le troisième autrichien et protestant[ [48], et une multitude d'intrigues, dont la plus connue est celle qu'elle noua avec le prince Louis de Prusse, le héros de Saalfeld[ [49]. Elle était la sœur de la future nièce de Talleyrand, Dorothée de Biren, duchesse de Dino, à laquelle passèrent son titre et ses biens. D'après Mme de Boigne, «elle excellait dans le talent des femmes du Nord d'allier une vie très désordonnée avec des formes nobles et décentes[ [50].» On trouvera dans les lettres publiées plus loin l'opinion assez peu flatteuse conservée d'elle par M. de Metternich; mais, quand ce dernier parlait amèrement de la duchesse de Sagan, sa flamme était éteinte. Au temps de celle-ci, il était plus ardent qu'il ne voulait ensuite l'avouer. Frédéric de Gentz laisse deviner, par ses demi-confidences, tous les ennuis causés à son ami par celle qu'il nomme «la maudite femme[ [51]

M. de Metternich avait connu Wilhelmine de Biren à Dresde. Plus tard, il s'était engoué d'elle. Pendant le Congrès de Prague, il lui avait donné quelques heures arrachées à la politique. La duchesse avait suivi les armées alliées et son amant à Paris, en 1814, puis l'un et l'autre s'étaient mis en quête de nouvelles aventures[ [52]. L'un et l'autre, en effet, savaient se consoler des infidélités et des déceptions du cœur.

Dans une de ses missives à Mme de Lieven, M. de Metternich lui raconte, avec un à-propos d'un goût douteux, qu'à peine sorti de l'Université de Mayence, il aima pendant trois ans une jeune femme de son âge, française et de grande famille[ [53]. Un passage des Souvenirs du marquis de Bouillé nous donne peut-être la clef de cette énigme. Il s'agit sans doute de cette délicieuse Marie-Constance de Caumont la Force, fille de l'ancien garde des Sceaux Lamoignon qui «eût offert à un peintre le plus parfait modèle pour représenter Hébé ou Psyché[ [54]».

Dans la même lettre, le prince Clément avoue «deux liaisons», ce qu'il «appelle liaisons.»

Sur la première, il donne quelques détails.

Il aima une «femme qui n'était descendue sur la terre que pour y passer comme le printemps». A sa mort, elle lui légua une petite boîte cachetée. En l'ouvrant, il y trouva les cendres de ses lettres et un anneau qu'elle avait brisé.

Il est difficile de deviner à qui ces confidences font allusion. Aussi bien, n'en est-il besoin. Cette passion semble avoir été la plus pure de celles semées sous les pas du grand ministre. Si les contemporains n'ont su découvrir ce secret, il y aurait témérité à le vouloir violer.