«Le ciel sait, écrit-il à Mme de Lieven, que je ne
puis pas me plaindre d'avoir été délaissé durant ce voyage. Je l'ai fait avec une centaine de personnes, ce qui prouve que ce n'est pas le nombre qui fait la valeur. Tu peux te vanter que toi seule vaux pour moi le reste du monde[ [439].»
Le 18 juillet, il est à Munich, où il trouve deux lettres de son amie et des dépêches du prince Paul Esterhazy. «Les premières m'ont bien plus intéressé que les secondes, car elles parlent de nous. Les secondes m'ont prouvé de nouveau que je ne me trompe guère dans mes calculs, ni sur les hommes, ni sur les choses[ [440].» Il laisse ensuite entrevoir à Mme de Lieven les projets dont il va poursuivre la réalisation à Carlsbad: «Je crois que tu entendras dans quelque temps, même dans peu de temps d'ici, bien des cris contre moi, mais ce sera la canaille qui criera, et je regarde ces cris comme autant de louanges. Depuis que les coquins assassinent en Allemagne, au nom de la vertu et de la patrie, je serai peut-être assassiné, alors tu me pleureras et avec toi bien des gens honnêtes qui ne sont pas encore entrés en folie[ [441].»
M. de Metternich arrive enfin le 21 juillet à Carlsbad, d'où il lance à son amie ce cri d'amour: «Je t'aime à Carlsbad comme au pied du Vésuve, et dans les ruines de Pæstum et aux Champs-Elysées[ [442].»
Le prince repartit pour Vienne au début de septembre. Les débats ouverts en Bohême allaient se continuer sur les rives du Danube entre les ministres allemands.
Pendant ce temps, Mme de Lieven était restée en Angleterre. A la suite d'un séjour chez Lady Jersey, elle mandait le 3 septembre, à son amant:
«Hier au soir encore, en rentrant dans mon appartement à Middleton[ [443], il y avait un clair de lune superbe, je me suis tenue quelque temps sur le balcon de ma chambre à coucher. J'ai entendu marcher dans la chambre à côté de la mienne, je ne sais lequel de la compagnie on m'avait donné pour voisin: tu aurais eu probablement cette chambre, si tu étais venu chez Lady Jersey. Tu serais entré dans mon balcon, bon ami, nous nous serions dit bien bas quelques douces paroles; l'image de ce qui pouvait être m'a persécutée toute la nuit, j'ai fermé mon balcon, je me suis couchée, j'ai rêvé, et ce rêve a été charmant. Je te voyais, mon ami, nous parlions, nous parlions beaucoup, et de crainte qu'on ne nous entendît, tu m'avais prise sur tes genoux pour me parler plus bas; mon cher Clément, j'ai senti ton cœur battre, je le sentais sous ma main si fort que j'en ai été réveillée, c'était le mien qui te répondait[ [444].»
Six semaines après cette lettre, le 15 octobre 1819, Mme de Lieven mettait au monde son fils Georges, dont le roi d'Angleterre voulut être le parrain.
M. de Metternich attendait avec impatience la nouvelle du rétablissement de la comtesse et, le 22 octobre, lui écrivait: «Bonne amie, il est impossible qu'à l'heure qu'il est, tu ne sois pas délivrée de ton fardeau... Le 18 janvier étant ton jour de départ, ton terme est passé. Tu m'as dit avoir l'habitude de le précéder. Tu ne resteras pas en arrière cette fois-ci. Il existe donc au monde un être de plus qui a des droits à mon affection... Mon amie, que je sache bientôt ce que tu fais, comme tu as fait et quand ton sort a été décidé[ [445].»
Quelques jours plus tard, le prince dit encore: «Te voici sortie des premiers embarras de ta besogne; elle est finie et tu dois te sentir légère, en proportion de ce que tu étais lourde auparavant. Une grossesse est un moment de plaisir payé bien cher; une couche, au contraire, est un moment de douleur racheté par vingt jouissances[ [446].»