Enfin, le 4 novembre, un mot de Neumann lui a appris l'heureuse nouvelle: «Il me dit que tous les tiens étaient au spectacle, pendant que tu en augmentais le nombre chez toi... Je te l'avais dit, mon amie, que tu accoucherais heureusement; je l'ai voulu ainsi et il arrive rarement du mal à mes amis[ [447]

L'année 1819 se termina, au milieu de ces préoccupations de tout genre, sans que les deux amants aient pu se rejoindre. Ce bonheur, si ardemment désiré, devait encore leur échapper en 1820.

Le prince de Metternich dut consacrer les premiers mois du nouvel an aux conférences de Vienne; mais, au moment même où sa politique y triomphait, où il s'apprêtait à signer l'acte final, il était cruellement frappé.

Une grande douleur venait lui faire oublier pour un instant sa passion lointaine. Le 6 mai, il perdait sa fille Clémentine.

Elle était la première de ses enfants qu'il voyait disparaître en pleine adolescence. Ses lettres de cette époque expriment une profonde douleur: «Elle semblait destinée à un avenir heureux, écrivait-il, par ses qualités douces et aimables. C'est une fleur qui s'est effeuillée au moment d'éclore, et elle a eu de commun avec les fleurs de ne pas résister aux aquilons. Tous les médecins sont d'accord que, sans le terrible hiver que nous avons eu, elle vivrait[ [448]

Des excursions en Bohême, à Cobourg, dans ses propriétés de Kœnigswart, les soucis que lui causait le soulèvement naissant de Naples menèrent M. de Metternich jusqu'au mois de juillet 1820. A ce moment, une nouvelle catastrophe l'atteignit. Sa fille aînée, mariée au comte Joseph Esterhazy et dont il avait si souvent parlé à Mme de Lieven, succombait le 20 juillet au mal mystérieux qui déjà avait emporté sa sœur. Il faut écouter le père pleurer: «Je me rue au devoir comme le désespéré se rue sur des batteries ennemies; je ne vis plus pour sentir, mais pour agir... Comme j'ai aimé cette enfant! Elle, de son côté, m'aimait plus qu'un père. Depuis de longues années, elle était ma meilleure amie[ [449]

M. de Metternich dut à ce moment se séparer de sa femme et des trois enfants qui lui restaient. Tous avaient la poitrine délicate. Redoutant pour eux le climat de Vienne, ne pouvant songer à l'Italie ni à l'Allemagne, fermées aux siens par leurs crises intérieures, le prince envoya sa famille chercher à Paris un ciel moins meurtrier. Cette séparation fut pour lui un nouveau calvaire[ [450].

Il dut cependant s'arracher à ses larmes, cherchant, selon sa propre expression, un refuge dans son devoir[ [451]. De même que la politique d'intervention avait amené les conférences de Carlsbad et de Vienne contre l'Allemagne en rébellion, de même elle provoquait celle de Troppau contre la révolution napolitaine. A ce congrès succéda celui de Laybach, qui tint le prince éloigné de Vienne jusqu'au mois de mai 1821.

Mme de Lieven, de son côté, n'avait pu quitter l'Angleterre pendant cette triste année 1820. Il y avait déjà plus de deux ans qu'elle n'avait vu son ami. 1821 lui réservait cette grande joie. Le hasard, ce dieu des amoureux, allait, au moment où elle s'y attendait le moins, opérer la réunion tant désirée et tant attendue.

A l'automne, le nouveau roi d'Angleterre se rendit à Hanovre.