«La princesse[ [467] de Lieven est ici ma seule ressource en fait de société, écrivait le chancelier le 12 novembre, je passe presque toutes les soirées chez elle et la plupart des membres du Congrès suivent en cela mon exemple. Le noyau de la société qui se réunit chez elle est formé par le duc de Wellington, Ruffo (plénipotentiaire napolitain), Caraman (plénipotentiaire français), Bernstorff (plénipotentiaire prussien) etc., etc.; c'est-à-dire, en d'autres termes, que le salon de la princesse de Lieven à Vérone ressemble à notre salon de Vienne[ [468].»
De son côté, l'ambassadrice disait à son frère: «Tous les soirs le Congrès se réunit chez moi; le comte Nesselrode et le prince Metternich m'ont demandé cela comme nécessaire pour eux, et j'y trouve tous les avantages, parce que cela me vaut la société quotidienne des personnes les plus remarquables par le rôle qu'elles jouent en Europe et par leur agrément personnel.
«Je connaissais beaucoup déjà ce prince de Metternich par diverses rencontres que nous avions eues; ici, je me suis beaucoup liée d'amitié avec lui[ [469]».
Il nous semble que ce n'était pas ici seulement qu'elle s'était liée avec le ministre autrichien. D'autre part, le mot d'amitié est peut-être un peu faible pour tout ce qu'il voulait dire. Cependant, par cet euphémisme, Mme de Lieven avouait pour la première fois à sa famille cette relation qui, depuis si longtemps, la charmait. Peut-être avait-elle peur de voir les siens apprendre son intimité par une autre voie. On jasait en effet sur elle. Mme de Nesselrode raconte que les diplomates russes médisaient volontiers de leur compatriote et la tenaient à l'écart. La raison de cette attitude était l'intrigue que l'on lui soupçonnait avec M. de Metternich[ [470].
Contre cette rumeur, dont Chateaubriand se fera plus tard l'écho, l'ambassadrice tentait de se défendre: «Je suis fâchée de rencontrer dans les gens qui devraient être le mieux avec moi précisément tout l'éloignement qu'on porterait à un ennemi. Parce que j'ai passé dix ans en Angleterre, on me croit Anglaise, et parce que je vois tous les jours le prince de Metternich, Autrichienne[ [471].»
La malveillance dont elle se sent l'objet n'empêche cependant pas Mme de Lieven de penser à un projet dont la réalisation aurait comblé tous ses vœux. Dès les premiers mois de la liaison, M. de Metternich avait eu l'idée de solliciter pour son mari le poste d'ambassadeur à Vienne. Dans les lettres publiées plus haut, il y revient à plusieurs reprises. L'emploi était alors rempli par le comte Golovkine, rendu quelque peu ridicule jadis par l'échec de sa mission en Chine, et dont le prince détestait l'insupportable verbiage.
Madame de Lieven était entrée avec ardeur dans les vues de son ami et avait tenté, dès 1819, de gagner Capo d'Istria à sa cause: «Capo a le jugement assez correct pour avoir apprécié les bonnes qualités de mon mari, écrivait-elle. Nous parlions un jour de G... Capo me dit: «Et c'est cet homme-là qu'on met en face de M...!» Je lui ai répondu à cela: «Comme vous ne trouverez pas à lui envoyer un homme d'assez d'esprit pour en avoir autant que lui, envoyez-lui seulement un honnête homme, vous vous en trouverez mieux[ [472].»
L'honnête candidat de l'esprit duquel on n'avait que faire était M. de Lieven, mais cette façon de demander une place était vraiment d'une jolie perfidie.
En tout cas, Capo ne voulut pas comprendre. Nesselrode n'y mit guère plus de bonne volonté. En janvier 1822, le remplacement de Golovkine fut agité de nouveau, mais non dans le sens désiré: «Le pauvre petit Nesselrode, écrit M. de Metternich, veut m'envoyer à Vienne Strogonoff, à la place de Golovkine; il croit qu'un homme aimable serait utile auprès de moi. Comme il me connaît mal![ [473].»
Cette fois encore, le gouvernement du tsar s'obstina à ne pas saisir ce qu'on lui demandait et, à Vérone, les deux amants durent étudier de nouveau la question.