L'ambassadrice n'avait pas abandonné tout espoir, et elle laisse percer ses sentiments dans une lettre à son frère: «Nous retournons (à Londres), dit-elle, je ne sais pour combien de temps encore. Il y a dix ans que nous y sommes, c'est long, et j'ai bien répété au comte Nesselrode qu'il nous obligerait de songer à nous donner une autre place, lorsque la convenance du service pourra se rencontrer. Le choix n'est pas grand, il est vrai, parce qu'il roule sur Paris et Vienne. Cette dernière place va être donnée comme ambassade à Tatistcheff; c'est un homme de beaucoup d'esprit; quant à Pozzo, il fait bien sa besogne à Paris[ [474].»
Quand elle écrivait cette lettre, Mme de Lieven en disait plus ou moins qu'elle ne pensait et, sans doute, espérait que le nom prononcé pour Vienne ne l'était pas à titre définitif.
M. de Tatistcheff, en effet, ne fut pas pourvu de cette ambassade. Il fut simplement chargé d'une mission confidentielle auprès du chancelier, mais, pour des raisons que nous ignorons, M. de Lieven n'obtint jamais le poste tant convoité.
M. de Metternich quitta Vérone le 16 décembre[ [475]. M. et Mme de Lieven s'en éloignèrent vers la même époque: dès le 4 janvier 1823, ils sont à Londres, installés dans le nouvel hôtel de l'ambassade, Ashburnham House[ [476], et le comte a, trois jours plus tard, une entrevue avec M. de Marcellus[ [477].
A partir de ce moment on ne trouve plus de traces de réunion du chancelier d'Autriche et de son amie jusqu'en l'année 1848, pendant laquelle ils se retrouveront à Brighton.
Cependant, Mme de Lieven vint passer sur le continent, à Rome, l'hiver 1823-1824. Son mari nous apprend les causes de ce déplacement dans une lettre à Nesselrode du 11/23 septembre 1823: «Je suis à la veille d'une longue et douloureuse séparation d'avec ma femme. Depuis huit mois elle est souffrante. Crichton ne lui promet de guérison qu'au moyen d'un beau climat, et ne veut absolument pas qu'elle risque de passer l'hiver prochain en Angleterre. Sa santé doit être en première ligne pour moi, et nous nous résignons en conséquence à un sacrifice bien pénible pour tous les deux. Je vais rester dans un isolement complet. Si, comme je l'espère, sa santé se remet, elle se rendra à l'entrée du printemps prochain pour une couple de mois en Russie, où l'établissement de mes fils exige la présence de l'un de nous deux. Le plus indépendant doit s'y rendre, et voilà pourquoi elle va chercher des jambes en Italie[ [478].»
La santé de la comtesse s'améliora rapidement sous le ciel de la Ville Éternelle. Dès le 21 novembre/3 décembre 1823, son mari écrit encore à Nesselrode: «Le climat d'Italie a opéré des prodiges sur sa constitution; elle a éprouvé une amélioration si sensible et si soudaine, que j'ose me flatter de voir sa guérison complète au printemps prochain»[ [479].
Deux mois plus tard, ces bonnes nouvelles sont confirmées: «Le climat de l'Italie continue à exercer les effets les plus salutaires sur l'état de santé de ma femme, et sa guérison complète peut être anticipée dans peu de semaines. Elle sera de retour ici au commencement d'avril[ [480].»
Elle renonça sans doute à revenir par la Russie. Son fils Paul partit seul en effet pour le continent le 17 novembre 1824[ [481].
Dorothée rencontra-t-elle Clément, à l'aller ou au retour de son voyage à Rome[ [482]? Aucun document ne le laisse supposer. Le prince, en se rendant à Czernovitz pour assister à l'entrevue des empereurs de Russie et d'Autriche, tomba assez gravement malade à Lemberg. Il rentra seulement en novembre à Vienne[ [483] et ne quitta plus cette ville jusqu'au mois de juin 1824[ [484].