Ce mariage excita le dépit de Mme de Lieven. Elle écrivit à son frère que le chancelier se conduisait comme un niais, et elle répéta avec joie un mot de Mme de Coigny: «Le chevalier de la Sainte-Alliance a maintenant fini par une mésalliance[ [495].»
Quelques mois plus tard, la seconde princesse de Metternich disparaissait, laissant un fils nouveau-né, qui fut l'ambassadeur d'Autriche à Paris sous Napoléon III[ [496]. Nous avons retrouvé une lettre inédite où le prince, dans l'accablement de ce deuil, peint lui-même à une correspondante inconnue l'état de son cœur au moment où il conduisait la baronne de Leykam à l'autel. Dans ce cœur, il n'y avait plus de place, dès lors, pour Mme de Lieven.
«Vienne, ce 25 février 1829.
«Je vous remercie du fond de mon cœur de vos deux dernières lettres, et bien particulièrement de celle du 7 de ce mois. Je suis si sûr de la part que vous prenez à mon extrême douleur, que je me sens à l'aise avec vous.
«Oui, mon amie, j'ai éprouvé le plus grand malheur qui pouvait m'être réservé! J'ai perdu plus que la moitié de mon existence. Mon intérieur, mon bonheur domestique, cette partie de ma vie qui m'appartenait et qui m'aidait à supporter l'autre qui n'est pas ma propriété—tout a péri en moi et autour de moi.
«Vous savez que je n'appartiens pas à cette classe d'êtres qui vivent de ce qui fait le charme des hommes du monde. Le monde n'a jamais été qu'un élément très secondaire de mon existence. J'ai eu les dehors de ce que vulgairement on désigne par homme du monde; mon esprit, mon cœur, mes plus douces affections ne portent pas sur ce terrain. Des pertes affreuses se sont succédées, et elles ont toutes dévasté mon existence véritable. Le sentiment de cette solitude que je hais s'était emparé de mon âme; je me suis senti le besoin absolu d'en sortir. Calme dans mes calculs et observateur impartial, j'ai cherché longtemps avant de fixer mon choix. Ce que je voulais, ce fût un être qui à jamais m'appartiendrait exclusivement et qui me dispenserait de tout souci et surtout de toute espèce de surveillance; une jeune personne qui jamais n'aurait la moindre prétention au rôle de mère de mes filles, mais bien simplement celle d'être leur sœur aînée, de leur prêcher d'exemple, de les consoler le plus possible dans leur abandon. Je voulais de plus que cet être me fût connu comme renfermant toutes les garanties d'un caractère doux, égal; je voulais enfin que mon cœur puisse lui appartenir en entier.
«Cet être, je l'avais trouvé. Seule et sans famille le jour où elle entrerait dans la mienne, belle comme un ange et ange par toutes ses qualités, habituée dès sa tendre jeunesse à me regarder comme le meilleur et comme le plus sûr ami;—enfin réunissant tout ce que jamais j'aurais pu désirer,—cet être que j'avais trouvé, la mort me l'a arraché après quatorze mois de bonheur! Ma vie s'est éteinte avec la sienne.
«Je vous aurais écrit après mon malheur, mais les forces m'ont manqué. Je me suis jeté dans les affaires publiques comme le meurtrier dans une forêt. Six semaines sont maintenant écoulées; je ne sais pas mesurer cet espace de temps; il se présente à ma pensée indifféremment comme autant d'années et comme autant d'instants.
«Mais le sacrifice est fait; il est sans retour ni remède. Le sentiment public m'a fait du bien; je n'en ai jamais vu un qui aurait été ni plus universel ni moins emprunté.
«J'ai pris cette expression d'un bon sentiment comme un hommage à celle qui n'est plus.