M. Lionel G. Robinson résume ainsi cette période de la vie de Dorothée: «Son goût aussi bien que son devoir—car on peut supposer qu'elle était l'esprit directeur de l'ambassade de Russie à Londres,—l'amena à cultiver la bonne grâce de ceux qui étaient les plus capables de favoriser les intérêts qu'elle désirait servir. C'est ainsi qu'elle noua des relations cordiales avec Wellington et Canning, Aberdeen et Palmerston, Peel et le comte Grey, et ce n'est pas la caractéristique la moins intéressante de ses lettres que la place occupée dans son estime par chaque homme d'État suivant qu'il s'élève au pouvoir ou en position, ou qu'il en tombe[ [498]

Ces hommes d'État lui conservaient parfois rancune de ses variations, et Wellington dira d'elle: «Elle peut et veut trahir chacun à son tour, si cela convient à ses desseins[ [499]

Il ne faut cependant pas exagérer. Russe, Mme de Lieven était restée très Russe, obstinément attachée à son pays, passionnément dévouée à ses souverains. Élevée, par la médiocrité de son mari, à un rôle de premier plan, elle apportait évidemment dans ses fonctions officieuses la fougue, l'impressionnabilité et la passion de son sexe.

Comme son activité s'exerçait, non dans le calme du cabinet d'un représentant de grande puissance, mais sur le terrain plus libre et plus agité des salons, ses relations personnelles se ressentaient de l'ardeur avec laquelle elle jouait son rôle et l'on s'explique dès lors la versatilité de ses amitiés.

Celle-ci n'est pas niable: elle courtisa beaucoup Wellington, puis le vilipenda au point que le vainqueur de Waterloo, agacé, songea à la faire rappeler et qu'il ne s'abstint que par orgueil: «C'est peut-être de la vanité de ma part, écrivait-il à Lord Heytesbury, de penser que je suis trop fort pour le prince et la princesse de Lieven, et de préférer souffrir un faible inconvénient, plutôt que de faire une démarche qui pourrait nécessiter de moi quelque explication[ [500]

Elle «fit» Lord Palmerston, selon le mot de Lord Chelmsford, puis se retourna contre lui. Elle détesta d'abord Lord Aberdeen, dont, plus tard, elle devait faire l'un de ses intimes.

Tous ces brusques changements trouvent leur explication dans les attitudes diverses prises par ces personnages vis-à-vis de la Russie.

Les lettres de Mme de Lieven à Lord Grey sont le témoignage le plus frappant de cette prédominance de son zèle professionnel sur ses sentiments propres. Une longue et sincère affection l'unissait à ce noble caractère, alors que celui-ci était encore dans l'opposition. Elle survécut avec peine à la règle de conduite qu'il dut adopter au pouvoir. On trouve, dans leur correspondance, des mises en demeure très vives de la comtesse, relevées avec hauteur par son ami. Si ces incartades ne les brouillèrent pas, c'est que l'indulgent vieillard comprenait mieux que ses collègues ce caractère d'enfant gâté de la diplomatie.

M. de Metternich subit le premier les effets de cette disposition d'esprit.

Tant que l'Autriche et Saint-Pétersbourg marchèrent d'accord, ou à peu près, aucun nuage ne pouvait s'élever entre l'ambassadrice et le chancelier. Le plus grand souci de ce dernier, pendant longtemps, fut de maintenir le fantasque Alexandre dans le sillage de ses conceptions. Pour atteindre ce but, il trouva sans doute un allié précieux en Mme de Lieven.