Dès le 13 juillet 1827, à propos du traité par lequel la France, la Russie et l'Angleterre s'étaient engagées à imposer leur médiation au sultan, Dorothée écrivait à son frère: «Les intrigues autrichiennes ont amené M. de Metternich plus loin qu'il ne pensait, dans une belle situation. Tant mieux[ [502]!»
Le 20 octobre, son ancien amant ayant refusé de s'associer à l'action combinée des trois puissances, elle est encore plus vive: «Pour ma part, j'en suis venue à croire que Metternich, l'homme d'habileté, est mort, car il n'y en a pas trace dans sa présente conduite. C'est quelque usurpateur de son nom qui a cherché querelle à tout le monde, qui persiste obstinément dans toutes les erreurs politiques que sa vanité a provoquées, qui, juste en ce moment, a offensé le roi d'Angleterre (jusqu'alors son admirateur) dans l'affaire du duc de Brunswick[ [503] et qui, pour couronner ses erreurs, à l'âge de soixante ans, agit comme un niais[ [504].»
Depuis 1824, Mme de Lieven entretenait une correspondance suivie avec Lord Grey. Le grand homme d'État, nous l'avons déjà dit, s'était laissé charmer par l'esprit et la grâce de l'ambassadrice. Chaque jour, il lui faisait parvenir un billet et, jusqu'à sa mort, son amitié pour elle ne se démentit jamais.
De son côté, la comtesse voyait en lui le chef d'un parti puissant, l'homme désigné pour prendre le pouvoir, enfin la plus haute influence capable de balancer celle des tories.
La publication de leurs lettres ne laisse guère de doute sur la pureté d'une affection que l'âge du comte Grey aurait déjà pu sauver d'insinuations malveillantes.
Dorothée fit à cet ami fidèle l'aveu de sa liaison avec M. de Metternich et, à l'heure du désenchantement, elle l'associa à ses peines. Il fut le confident de ses rancœurs.
Le 4 novembre 1827, Lord Grey nous donne, par une de ses missives, une preuve nouvelle que la rupture du chancelier et de Mme de Lieven était, dès ce moment, un fait accompli.
Cette dernière lui ayant parlé d'épouser un curé de campagne, si jamais elle devenait veuve, il lui répond: «J'ai été fort amusé en me représentant que vous étiez la femme d'un curé de campagne, occupée aux détails journaliers de votre humble ménage, avec vos cochons, vos moutons, vos vaches et votre poulailler. Rien ne manquerait à ce tableau pour être complet, si ce n'est que Metternich ne soit l'autre partie. Mais la force d'attraction qui, autrefois, aurait pu produire cet effet, est bien finie[ [505].»
A ce moment déjà, le coup de tonnerre de Navarin avait éclaté: déception pour l'Autriche, triomphe pour les alliés. Mme de Lieven est enthousiasmée: «Le curé a reçu la nouvelle de Navarin le jour même de son mariage—5 novembre. Quel feu de joie pour célébrer l'occasion!»
«Et savez-vous, ajoute-t-elle, quels sont les premiers mots qui me sont échappés en apprenant la bataille de Navarin: «Certainement, c'est Metternich qui a fait cela[ [506]!»