«Ainsi, lui écrivit-il, l'homme d'énormément d'esprit, d'une franchise et d'une loyauté tout à fait remarquable, etc., etc., a fini par devenir le plus grand coquin du monde! Pour ses qualités morales, vous avez été trompée et vous vous êtes méprise, mais, pour celles de son intelligence, vous n'avez pu l'être. La puissance de son esprit et celle de ses talents comme homme d'État ne peuvent pas être altérées par la route qu'il prend, ni souffrir d'autre diminution que celle souvent produite, on aime à le croire, par une conduite tortueuse. Je me souviens que vous me disiez en ville que le duc de Wellington parlait de lui comme d'un homme d'État. Des opinions qui changent si complètement pourraient, tout au moins, exciter quelque méfiance au sujet de la solidité du jugement par lequel elles ont été formées[ [523]

Cette douche d'eau froide était méritée, il faut bien en convenir.

Quant à M. de Metternich, il sut mieux conserver le respect de l'amour qui n'était plus. Dans la partie de sa correspondance publiée par son fils, il est très rarement question de son ancienne amie. Il prouvait cependant qu'il la connaissait bien, en écrivant à Apponyi, alors ambassadeur à Paris: «Je suis surpris que vous ne me nommiez jamais... la princesse de L... La princesse doit se remuer dans un sens quelconque, car il n'est pas dans sa nature de rester tranquille[ [524]

Le chancelier pouvait se montrer dédaigneux des attaques et des colères de l'ambassadrice de Russie, mais la pensée se reporte avec tristesse au temps où la comtesse de Lieven écrivait au ministre des Affaires Étrangères d'Autriche «Aime-moi, mon bon Clément, aime-moi de tout ton cœur: aime-moi le jour, la nuit, toujours. Adieu, adieu, bon ami[ [525]

III

Le nouveau tsar, Nicolas Ier, à l'occasion de son couronnement, le 3 septembre 1826, donna à la famille de Lieven une nouvelle preuve de cette bienveillance, dont elle avait été comblée par ses prédécesseurs. Il conféra aux enfants de sa gouvernante et à elle-même le titre de prince et la qualité d'Altesse Sérénissime[ [526].

Christophe Andréïévitch, devenu le prince de Lieven, conserva jusqu'en 1834 le poste d'ambassadeur de Russie en Grande-Bretagne.

De 1826 à cette date, la vie de sa femme se passa en une lutte de tous les instants pour soutenir la politique moscovite, au cours de laquelle elle ne sut pas toujours observer la neutralité entre les partis qu'auraient dû lui imposer les privilèges diplomatiques dont elle jouissait et l'accueil reçu par elle à Londres.

A l'époque où les affaires de Portugal, la guerre russo-turque, l'agitation de la Pologne mettaient aux prises les intérêts des cours de Saint-James et de Saint-Pétersbourg, elle attaqua avec ardeur le ministère de Wellington.

On pût même l'accuser d'avoir, pour assurer la perte de ce dernier, servi d'intermédiaire entre le duc de Cumberland et les amis d'Huskisson. L'existence de cette petite conspiration est très controversée. Le Premier Ministre, en tout cas, était convaincu de sa réalité[ [527].