Un jour, il s'expliqua franchement sur le compte de M. et Mme de Lieven. Le 24 août 1829, il écrivait, parlant d'eux, au comte d'Aberdeen: «Depuis que je suis au ministère, ils ont joué un jeu de parti anglais au lieu de faire les affaires de leur souverain. J'ai les meilleures preuves que tous les deux ont été engagés (comme meneurs) dans les intrigues pour nous priver du pouvoir, depuis janvier 1828, qu'ils ont dénaturé notre conduite et nos vues auprès de leur maître, et qu'ils sont la seule cause de la froideur actuelle entre les deux gouvernements... Dans un autre pays, même en Russie ou en France, ou avec un autre monarque... cela justifierait amplement notre intervention pour obtenir le rappel du prince de Lieven. Mais, à mon avis, cette mesure nous ferait plus de mal que de bien[ [528].»
«J'ai reconnu, disait encore Wellington, le mois suivant, à Lord Heytesbury, que, depuis l'année 1826, le prince et la princesse de Lieven se sont efforcés de représenter, à Saint-Pétersbourg, ma conduite, soit au gouvernement soit en dehors de celui-ci, de la manière la plus défavorable. Je crois bien que leur mécontentement a commencé à la suite d'une conversation que j'ai eue avec le prince de Lieven, à la fin de 1826, sur la conversion du protocole d'avril 1826 en traité de juillet 1827...
«...Je n'étais pas au pouvoir d'avril 1827 à janvier 1828, et durant ce temps, je sais que le prince et la princesse... ont écrit de moi tout le mal qu'ils pensaient et beaucoup plus qu'ils n'en savaient. Depuis mon retour au ministère, ils ont été ce qu'on appelle en opposition régulière avec le gouvernement, ils ont dénaturé auprès de leur Cour tout ce que nous avons fait et particulièrement tout ce que j'ai fait[ [529]...»
Nous savons déjà que si le duc n'exigea pas le rappel de ces singuliers diplomates, ce ne fut que par conscience de sa supériorité.
Les vœux de la princesse furent momentanément comblés par la chute du ministère détesté[ [530] et l'arrivée au pouvoir de Lord Grey. Toujours selon Wellington, le grand mérite de ce dernier aux yeux de Dorothée était de conserver «encore quelques vieilles idées d'opposition de M. Fox sur ce que les Turcs devaient être chassés d'Europe[ [531]».
Mme de Lieven prend part aux négociations qui précèdent la formation du nouveau cabinet. Lord Grey veut offrir le portefeuille des affaires étrangères à Lord Lansdowne. Elle le décide à en charger son ami, Lord Palmerston, avec lequel elle a dansé sa première valse à Londres[ [532]. Et c'est cependant ce ministre qui obtiendra ce que son prédécesseur n'avait pas voulu demander: le rappel de l'ambassadeur de Russie!
Son triomphe, d'ailleurs, ne fut pas de longue durée. Lord Grey n'était pas homme à sacrifier son devoir à ses attachements. Le conflit entre la Belgique et la Hollande, l'insurrection polonaise multipliaient les causes de froissement entre Saint-Pétersbourg et le Foreign office. Bientôt, pour Mme de Lieven, Palmerston ne sera plus qu'un «très petit esprit, lourd, obstiné[ [533]» et Lord Grey lui-même deviendra une «vieille femme».
En 1833, les choses se gâtent. D'après un propos tenu à Greville par Mellish, la princesse «passe son temps à intriguer et à brouiller les cartes dans toutes les cours d'Europe». George Villiers l'accuse de chercher «à provoquer une guerre n'importe où[ [534]».
Palmerston, dès lors, est décidé à se débarrasser de son encombrant voisinage. La vacance de l'ambassade d'Angleterre à Saint-Pétersbourg lui en fournit le prétexte.
Le dernier titulaire, Lord Heytesbury, ayant demandé à être relevé de ses fonctions, le cabinet anglais voulut désigner pour son successeur M. Stratford Canning. Nesselrode fit savoir que ce dernier ne serait pas reçu à la Cour impériale: «C'est un homme impossible, soupçonneux, pointilleux, méfiant» avait-il dit pour justifier son refus[ [535] et Dorothée Christophorovna avait dû transmettre officieusement cette résolution.