Palmerston répondit en maintenant la nomination de Stratford Canning.
Par la maladresse de son intervention, Mme de Lieven avait mis les torts de son côté: «Elle s'est emballée, prétend Lady Cowper, et habituée à ce qu'on lui cède, elle a cru qu'elle l'emporterait haut la main[ [536]».
La situation devenait grave. La princesse, peu soucieuse de perdre son poste, se précipita en Russie pour arranger le différend. Elle y reçut un accueil des plus flatteurs: «L'Empereur est allé au-devant d'elle en mer, l'a prise à son bord et l'a conduite dans sa voiture au palais, où il l'a fait entrer dans la chambre de l'impératrice, qu'elle a trouvée en chemise[ [537]». Les souverains ne ménagèrent pas à leur ambassadrice les marques de faveur et de reconnaissance, mais, quand celle-ci revint en Angleterre, en août 1833, la question Stratford Canning n'avait pas fait un pas. Sir Robert Bligh, fils du comte de Darnley, continuait à diriger, en qualité de chargé d'affaires, l'ambassade britannique de Saint-Pétersbourg.
Sur ces entrefaites, des causes plus graves vinrent envenimer le conflit entre les puissances anglaise et russe. Les susceptibilités de la première avaient été violemment surexcitées lors du traité d'Unkiar-Skelessi[ [538] par lequel le tsar et le sultan venaient de former une alliance offensive et défensive. Un instant on put craindre de voir la guerre éclater.
Le traité de Saint-Pétersbourg accrut encore la mauvaise humeur du gouvernement de Guillaume IV, successeur de son frère George IV[ [539]. La polémique s'éleva à un ton très vif.
Au mois de mai 1834, le prince de Lieven reçut ses lettres de rappel[ [540]. Sa carrière diplomatique prenait fin.
Le coup fut profondément sensible à la princesse. Elle s'en vengea plus tard, en appliquant à Lord Palmerston un mot de M. de Talleyrand: «Il dépendra toujours d'un ministre des affaires étrangères, quelque médiocre qu'il soit, de chasser un ambassadeur[ [541].» Mais, sur le moment, elle éprouva une véritable douleur.
L'événement l'atteignait, non seulement dans son orgueil, mais aussi dans tout ce qui lui était cher. C'étaient de nouvelles habitudes à prendre, une nouvelle situation à se créer, de nouvelles relations à chercher, toute une vie à refaire.
Cependant le tsar avait pris grand soin de montrer que ce rappel n'était pas une disgrâce. Il avait nommé M. de Lieven à la charge enviée du gouverneur du tsarévitch. L'ex-ambassadeur s'embarqua seulement au mois d'août pour la Russie, sur un navire mis à sa disposition par l'Amirauté.
Madame de Lieven laissa, dans la société de Londres, «un grand vide»[ [542]. Son salon tenait trop de place dans le monde politique pour qu'il en fût autrement. D'autre part, à côté de ses défauts, l'ambassadrice de Russie possédait des qualités d'intelligence, d'esprit et de charme, «une incontestable supériorité d'attitude et de manières[ [543]» qui avaient groupé autour d'elle un noyau d'hommes et de femmes distingués, auquel elle allait beaucoup manquer.