«On voit ici avec regret Mme de Lieven faire ses paquets[ [544]», écrivait la duchesse de Dino, cette belle et captivante nièce de Talleyrand, qui faisait les honneurs de l'ambassade de France. Et Lord Grey, tombé du pouvoir, écrivait à son amie, parlant du départ prochain: «C'est comme un arrêt de mort[ [545].»
Revenue sans enthousiasme en Russie, l'ancienne maîtresse du chancelier d'Autriche ne pouvait plus guère se plaire dans son pays natal.
Elle était trop conquise à la liberté occidentale pour s'accommoder du régime moscovite.
Elle ne pouvait retrouver auprès du tsar un terrain propice aux intrigues de politique extérieure qui la passionnaient si fort: l'immunité diplomatique dont elle avait tant abusé ne l'avait pas suivie à la Cour de son souverain.
D'autre part, depuis de longues années, elle s'était déshabituée du climat russe. Elle avait beaucoup apprécié, à ce point de vue, ses séjours à Berlin et à Londres. Maintenant, elle redoutait l'influence du froid de Saint-Pétersbourg sur sa santé déclinante.
Aussi ne peut-on s'étonner de la voir se plaindre et se lamenter. Sans doute, elle enveloppe ses sentiments de bien des formes, pour ne pas heurter l'impérial Maître qui peut tout savoir. Mais, cependant, son esprit et son cœur sont pleins du regret de Londres.
Elle se reprend à chérir l'Angleterre. Rien de ce qui s'y passe ne peut la laisser indifférente et, à peine arrivée dans sa nouvelle résidence, elle pense à se faire envoyer des nouvelles du pays, témoin de sa splendeur.
«Daignez me pardonner, chère Lady Stuart, écrit-elle le 10 novembre 1834[ [546], de répondre si tard à vos aimables et gracieuses paroles. Elles m'ont fait le plus grand plaisir. Vous êtes bien bonne de m'aimer. C'est au reste un acte de justice. J'aime tant toute cette Angleterre, en gros, en détail! Je mets tant de prix à ce qu'on s'y souvienne un peu de moi! Vous me faites la plus aimable des promesses, en me permettant d'espérer de vos nouvelles pour tout événement public ou particulier qui aurait de l'intérêt pour moi. Tout m'intéresse chez vous. Je vous prie de vous souvenir de cela.»
Dans la même lettre, la princesse raconte son installation: «Je ne suis établie en ville que depuis deux jours. Jusqu'ici, j'ai habité la campagne avec la Cour, ce qui fait que je ne connais rien qu'elle et que j'ai maintenant tout à apprendre ici. J'ai une magnifique maison, et bien chaude et bien commode par-dessus le marché. Cela est une vraie jouissance. Je ne puis pas dire que la neige le soit. Nous sommes en plein hiver. J'ai pleuré de chagrin.»
Et elle termine sur ces mots: «Nous avons ici Lord Douro et M. Canning. J'ai un grand plaisir à les voir. Il suffit d'être Anglais pour m'aller droit au cœur.»