Wellington, Aberdeen, Palmerston étaient cependant Anglais, eux aussi...
Mme de Lieven était peut-être plus sincère quand elle écrivait à son frère: «Un changement total de carrière après vingt-quatre ans d'habitudes morales et matérielles, toutes différentes, est une époque grave dans la vie. On dit qu'on regrette même sa prison lorsqu'on y a passé des années. A ce compte, je puis bien regretter un beau climat, une belle position sociale, des habitudes de luxe et de confort que je ne puis retrouver nulle part, et des amis tout à fait indépendants de la politique[ [547].»
La princesse ne resta que sept mois à la Cour de Nicolas Ier. Une terrible catastrophe vint l'en arracher à tout jamais.
Le 4 mars 1835, à quelques heures d'intervalle, deux de ses enfants étaient emportés par la fièvre scarlatine. C'étaient les jeunes princes Georges et Arthur, venus au monde à Londres en 1819 et 1825, ses derniers-nés, ses préférés. L'un avait seize ans, l'autre dix.
Affolée, meurtrie, le cœur à jamais brisé, la mère en pleurs ne songea plus qu'à quitter sa patrie dont elle rendait le climat responsable de la mort de ses fils. Elle était d'ailleurs incapable pour longtemps de reprendre son rôle de sûre conseillère auprès du gouverneur du tsarévitch. Elle se rendit avec son mari en Allemagne, puis, bientôt, celui-ci, rappelé par son service et par son zèle de courtisan, la laissa seule sur la terre étrangère, pour rejoindre son élève.
Elle passa l'été à Berlin et à Baden-Baden. En septembre 1835, elle arriva à Paris.
De nouvelles épreuves l'y attendaient.
Elle ne voulait à aucun prix revenir en cette Russie qui lui rappelait tant d'amers souvenirs. Mais, à cette époque, «la loi russe ne reconnaissait pas aux sujets du tsar le droit de sortir de l'Empire[ [548].»
L'émigration était considérée comme un crime et pouvait être punie de déportation et de confiscation. Il fallait une autorisation personnelle de l'empereur pour se fixer à l'étranger. Ce dernier l'accordait rarement et au plus pour cinq ans.
Nicolas Ier ne tenait guère à voir son intrigante sujette s'établir de nouveau au loin, libre du frein de ses fonctions officielles. Mais, par-dessus tout, il redoutait de la voir s'installer à Paris.