Or, sa dignité interdisait à Mme de Lieven de reparaître d'une façon suivie à Londres, où elle n'aurait plus retrouvé sa place au premier rang. Paris restait donc la seule ville où son activité intellectuelle pût s'exercer, où elle pût trouver dans le monde qu'elle aimait un oubli de sa douleur, une compensation au vide de son existence.

M. de Lieven, interprétant et exagérant les intentions du souverain, se montra en cette circonstance d'une rigueur difficilement excusable à l'encontre de sa malheureuse femme. Oubliant tout ce qu'il lui devait, oubliant les égards mérités par la détresse de la mère, il voulut l'obliger de revenir à Saint-Pétersbourg.

Mme de Lieven se révolta. Son mari alla jusqu'à la menacer de lui supprimer tout subside. Rien n'y fit[ [549].

De guerre lasse, l'empereur et le prince finirent par accorder, sinon une autorisation formelle, du moins un consentement tacite à la séparation. Mais la princesse avait été profondément blessée: désormais, tout est rompu entre elle et ce mari qui, disait-elle justement, lui avait «montré une absence de cœur, de simple pitié[ [550]» inconcevable.

Elle apprendra sans émotion sa mort survenue à Rome au cours d'un voyage du tsarévitch[ [551]. Elle ne conservera de lui que le nom, mais, bizarrerie de la vanité humaine, elle tiendra à ce nom jusqu'à refuser, dit-on, de l'échanger contre celui d'un ami très cher.

A Paris, où elle s'était installée dans un appartement de l'Hôtel de la Terrasse[ [552], situé rue de Rivoli, en face du jardin des Tuileries, Dorothée n'avait pas tardé à reconstituer dans son salon l'une de ces réunions d'hommes influents, devenues un besoin pour elle.

Déjà, en 1836, M. Molé note que sa maison a «été constamment un centre très actif et de plus d'une couleur[ [553]

Greville la retrouve à l'un de ses voyages en France, en janvier 1837, et il décrit ainsi son existence: «Mme de Lieven paraît s'être fait à Paris une situation des plus agréables. Elle est chez elle tous les soirs et, son salon étant un terrain neutre, tous les partis s'y rencontrent, si bien qu'on y voit les adversaires politiques les plus acharnés engagés dans des discussions courtoises... Parmi les hommes du jour, ceux qu'elle préfère sont Molé, aimable, intelligent, de bonne compagnie et, sinon le plus brillant de tous, du moins celui qui a le plus de sens et de jugement; Thiers, le plus remarquable de beaucoup, plein d'esprit et d'entrain; Guizot et Berryer, tous deux remplis de mérite[ [554]

Quelques mois plus tard, le comte Molé écrira de son côté à Barante ces lignes non exemptes de fiel: «Le salon de la princesse de Lieven est toujours le lieu de réunion de toutes les ambitions en travail. Thiers, Guizot et Berryer y vont matin et soir[ [555]

A la même époque enfin, Lord Malmesbury parle d'elle en ces termes: «Après avoir été ambassadrice ou plutôt ambassadeur à Londres, Mme de Lieven est venue s'établir à Paris, où son salon est le rendez-vous non seulement du monde élégant, mais aussi des hommes d'État les plus distingués. Guizot n'en bouge pas et Molé y est très assidu. Mlle de Mensingen, une fort jolie chanoinesse, préside la table à thé autour de laquelle se presse le personnel jeune et gai[ [556]