Au cours d'un voyage en Angleterre, la princesse fut reçue en audience, le 30 juillet 1837, par la reine Victoria. Celle-ci, dit Greville, «s'est montrée fort aimable, mais paraissait intimidée, embarrassée et n'a parlé que de choses insignifiantes. Sa Majesté aura ouï dire que la princesse est une intrigante et elle aura eu peur de se compromettre[ [557].»
Greville ne croyait pas si bien dire. La souveraine avait été mise en garde par le roi Léopold. Dans une de ses lettres récemment publiées, ce dernier supplie sa jeune amie de se méfier de l'ancienne ambassadrice[ [558].
La vie de la princesse de Lieven avait reçu à ce moment une orientation nouvelle.
Le 15 juin 1836[ [559], invitée à dîner chez le duc de Broglie, elle fut placée à table à côté de M. Guizot. Celui-ci raconte ainsi l'impression qu'il reçut de sa voisine: «Je fus frappé de la dignité douloureuse de sa physionomie et de ses manières; elle avait cinquante ans; elle était dans un profond deuil qu'elle n'a jamais quitté; elle entamait et cessait tout à coup la conversation, comme retombant à chaque instant sous l'empire d'une pensée qu'elle s'efforçait de fuir. Une ou deux fois, ce que je lui dis parut l'atteindre et la tirer un moment d'elle-même; elle me regarda, comme surprise de m'avoir écouté et prenant pourtant quelque intérêt à mes paroles. Nous nous séparâmes, moi avec un sentiment de sympathie pour sa personne et sa douleur, elle avec quelque curiosité à mon sujet[ [560].»
L'année suivante, M. Guizot perdit l'un de ses fils[ [561]. Mme de Lieven lui écrivit: «J'ai acheté chèrement le droit d'entrer plus qu'aucun autre dans vos douleurs. Je cherchais des malheureux, quand le ciel m'a si cruellement frappée. Si votre cœur en cherche à son tour, arrêtez votre pensée sur moi plus malheureuse cent fois que vous, malheureuse au bout de deux ans comme je l'étais le premier jour[ [562].»
Le 5 mai 1837, à propos d'une discussion sur les fonds secrets demandés par le ministère Molé, M. Guizot avait expliqué à la tribune pourquoi, peu auparavant, il avait abandonné son portefeuille: «La princesse de Lieven, raconte-t-il, venait quelquefois aux séances de la Chambre des députés; elle assistait à celle-ci, et le lendemain elle m'exprima vivement le plaisir qu'elle avait pris à mon langage et à mon succès. Ainsi commença, entre elle et moi, une amitié qui devint de jour en jour plus sérieuse et plus intime. Nous avions connu, l'un et l'autre, les grandes tristesses humaines et atteint l'âge des mécomptes; l'intimité s'établit entre nous simplement, naturellement, sans aucune pensée politique[ [563].»
Cette intimité ne se démentit jamais. Les mots décisifs qui la nouèrent semblent avoir été prononcés le 24 juin 1837, au cours d'une visite à Châtenay, chez Mme de Boigne[ [564]. Dix-huit ans auparavant, les mêmes mots avaient peut-être servi, au cours de l'excursion de Spa, à Dorothée et à Clément de Metternich pour se donner leurs cœurs. Mais, cette fois, les déceptions de jadis devaient être épargnées à l'amante.
Jusqu'au jour où la mort vint la briser, cette nouvelle union embellit la vieillesse des deux êtres qui l'avaient formée.
Mme de Lieven trouva ainsi, auprès de l'honnête homme qu'elle aimait, le repos et la sécurité d'affection qui, jusqu'alors, lui avaient fait défaut. Cette histoire d'amour forme certainement la plus belle page de sa vie, la plus calme, la plus reposante, et c'est dans la correspondance échangée par elle avec le ministre de Louis-Philippe, correspondance dont la famille de l'académicien conserve précieusement les originaux, que les admirateurs de la princesse iront chercher le meilleur d'elle-même.
Le bruit courut longtemps qu'un mariage secret avait uni les deux amis. M. Guizot lui-même l'a démenti dans une lettre à Lord Aberdeen: «Rien de secret ne nous eût convenu ni à l'un ni à l'autre. De plus, je n'aurais jamais épousé personne sans lui donner mon nom, et elle tenait au sien»[ [565].