Mme de Lieven ne tenait pas tant encore au nom qu'au titre. Sa répugnance à le perdre dut bien être la véritable raison qui l'empêcha d'accepter la légitimation des liens de son cœur.
M. Ernest Daudet redit une anecdote qui, assure-t-il, se contait à l'époque où ce mariage aurait pu avoir lieu.
Un jour, en voiture, au bois de Boulogne, Mme de Nesselrode aurait posé cette question à l'ancienne amie de M. de Metternich:
«Ma chère, on dit que vous allez épouser Guizot. Est-ce vrai?
«Et la princesse d'éclater de rire et de s'écrier en se renversant sur les coussins:
—«Oh! ma chère, me voyez-vous annoncée madame Guizot![ [566]»
Quoi qu'il en soit, à dater du jour où elle se donna à son dernier ami, Mme de Lieven fit deux parts de son activité politique: l'une lui sera réservée; elle emploiera l'autre à renseigner le gouvernement russe sur l'état des esprits en France.
Elle apporte d'abord tout son cœur au service de son amant. Quand ce dernier est envoyé à Londres comme ambassadeur de France[ [567], elle s'ingénie à lui faciliter sa mission, à lui éviter les erreurs et les faux pas sur ce terrain nouveau pour lui. Sa profonde connaissance de la société anglaise lui permet de le mettre en garde contre les maladroites manœuvres, les démarches inutiles, le dangereux enivrement de la situation.
Le 29 octobre 1840, M. Guizot, rappelé à Paris, reçoit le portefeuille des affaires étrangères. Il conservera le pouvoir jusqu'en 1848[ [568]. Pendant cette longue période, Mme de Lieven restera l'Égérie du ministre.
Dans son salon, celui-ci «règne et gouverne»[ [569]. Deux fois par jour, à 2 heures et après son dîner, il vient passer quelques moments ou quelques heures auprès d'elle.