Non seulement la princesse le conseille ou le réconforte, mais elle agit efficacement pour sa défense quand il est menacé.
Au commencement de 1845, le ministère venait d'être très ébranlé par l'affaire Pritchard. On pouvait craindre de voir Robert Peel se glorifier devant le Parlement d'un triomphe sur la France. Mme de Lieven voit le danger et charge le frère de Greville de demander instamment «que, ni dans le discours de la Reine, ni dans la discussion de l'adresse, il ne soit rien dit qui puisse porter préjudice à Guizot, dont le sort dépend d'une parole imprudente».[ [570] Cette intervention fut efficace et Peel parla de la France «de manière à satisfaire pleinement Guizot, sans que la dignité de l'Angleterre ait aucunement à en souffrir»[ [571].
Pendant toute la durée du passage aux affaires de son ami, la princesse, bien qu'assez froidement reçue à la Cour par la reine Amélie et par Madame Adélaïde[ [572], fut véritablement une puissance avec laquelle comptaient les puissants du jour[ [573].
On aimerait à être certain qu'elle n'abusa jamais de cette situation privilégiée.
Greville disait: «Sa présence à Paris... doit être fort utile à sa Cour, car une femme comme elle sait toujours glisser quelque observation intéressante et utile[ [574].»
Elle avait repris sa correspondance avec la tsarine. «Confiante en sa propre valeur, écrit Mme de Mirabeau, elle s'estimait beaucoup plus pour ce qu'elle «faisait» que pour ce qu'elle «était» et elle se sentait aussi fière d'être, à Paris, mandataire intime de «son Empereur» que d'avoir été à Londres ambassadrice de Russie. Il est incontestable qu'elle fut un précieux auxiliaire pour son pays, qu'elle servait avec une ardeur passionnée[ [575].»
En effet, les conseillers de Nicolas se servaient volontiers de leurs intrigantes compatriotes pour se mieux renseigner.
«Au nombre des moyens employés par le gouvernement russe, disait en 1832 le major Lambert, est celui de faire voyager des femmes.
«Vous vous rappelez la belle Mme Narichkine, Mme Ostermann et tant d'autres qui employaient leurs charmes pour saisir des confidences»[ [576].
Le rôle de Mme de Lieven dut rentrer dans cette catégorie. En tous cas, ce rôle n'était pas ignoré de ses contemporains. Un jour, Mme de Mirabeau, nièce de M. de Bacourt[ [577], consultait son oncle sur la manière de répondre à une épineuse demande de renseignements. Ce dernier, précisément, était en train d'écrire à la princesse: