«Mon oncle me présente, en me disant de la lire, la lettre qu'il venait de terminer, et dans laquelle il passait en revue divers événements de l'Europe et racontait d'agréables anecdotes inédites; mais il aurait pu, sans se compromettre, publier le tout dans tous les journaux français et étrangers.—Voilà, me dit-il, ce qu'on peut appeler un dîner sans rôti. Emploie le même système; notifie aimablement quelques détails insignifiants et, si on désire des renseignements plus sérieux, on ira les chercher ailleurs»[ [578].

Dans une autre occasion, M. de Metternich communiquait au comte de Buol une lettre de miss Marion Ellice: «Il vous suffira, d'ailleurs, de savoir, ajoutait-il, que cette miss Ellice est une personne douée de hautes qualités intellectuelles et que, depuis plusieurs années, elle fait la correspondance de la princesse de Lieven, dont elle est l'amie intime... Vous savez que cette dernière joue le rôle de correspondante personnelle de l'empereur Nicolas. Elle adresse ses rapports à l'impératrice»[ [579].

Vers la même époque, le maréchal de Castellane, avec son rude parler de soldat, confirme ces indications: «La princesse de Lieven et Mme Narichkine, dit-il, sont deux ambassadeurs femelles non avoués, comme l'empereur de Russie en a toujours à Paris»[ [580].

Après la mort de la princesse, Lord Malmesbury dira encore qu'elle «avait toujours été employée comme agent secret par l'empereur Nicolas, avec qui elle correspondait directement»[ [581].

Ses familiers connaissaient donc le danger qu'ils couraient en se montrant trop confiants vis-à-vis de l'amie de M. Guizot. Il dut falloir toute l'habileté de celle-ci pour maintenir sa situation mondaine envers et contre tous les soupçons qui pesaient sur elle.

Mme de Lieven n'avait pas tardé à quitter son appartement de l'Hôtel de la Terrasse. Elle avait loué en 1838 l'entresol du bel hôtel de Talleyrand, situé au coin de la rue de Rivoli et de la rue Saint-Florentin, avec vue sur la place de la Concorde. Cet immeuble venait d'être acheté par M. de Rothschild et l'étage en question avait constitué l'appartement particulier du prince de Bénévent. La duchesse de Talleyrand[ [582] n'avait pas été sans être froissée de cette location. «Comment trouvez-vous Mme de Lieven, disait-elle, qui m'écrit l'autre jour qu'elle cherche à louer l'entresol de M. de Talleyrand pour l'hiver prochain? C'est être bien pressée de me fermer sa porte, car vous pensez bien que c'est précisément cet entresol qu'il me serait impossible de fréquenter»[ [583].

La princesse passa outre à ces susceptibilités. Installée définitivement dans l'hôtel l'année suivante[ [584], c'est là qu'elle reçut désormais.

Elle y passait l'hiver, partageant son été entre Baden-Baden, Schlangenbad, de courts voyages à Londres ou quelques villégiatures chez ses intimes.

A partir de 1845, elle occupa, pendant les mois de la belle saison, un pavillon tout à côté de celui que M. Guizot habitait, dans un coin de Passy, alors presque désert, qu'on appelait Beauséjour, et qui est devenu le boulevard de ce nom[ [585].

Mais quand survint la révolution de 1848, Mme de Lieven dut quitter Paris. Elle était trop compromise par ses relations avec le président du conseil pour ne pas avoir à redouter le contre-coup des événements. Greville raconte ainsi sa fuite, d'après elle-même: