«Elle s'était d'abord réfugiée chez les Saint-Aulaire, puis à l'ambassade d'Autriche: ensuite Pierre d'Arenberg l'a prise sous sa garde et l'a cachée chez le peintre anglais Roberts, qui l'a amenée ici (à Londres) comme sa femme, avec de l'or et des bijoux cachés dans sa robe[ [586]

Le train qui la conduisait à Londres transportait aussi M. Guizot, sans qu'elle s'en doutât. Le ministre s'était échappé en passant par la Belgique.

La princesse de Lieven devait rester éloignée de Paris jusqu'au mois d'octobre 1849[ [587]. Quand elle y revint, son salon reprit vite son importance.

Un article du journal l'Événement annonce que le Prince Président en a interdit l'entrée au général Changarnier, et celui-ci s'y rend dès le dimanche suivant comme pour démentir cette information[ [588]. C'est de ce salon que partent les tentatives de négociations entamées par Guizot, en vue d'une réconciliation et d'une entente de son parti avec Louis-Napoléon. Parlant de ces pourparlers, la maîtresse de maison écrivait à Lord Beauvale (plus tard le comte Melbourne) le 1er décembre 1851: «Beaucoup de personnes prétendent que, tout en ayant l'air de s'y prêter, le président n'a pas grande envie d'user de ce moyen. Un coup d'État le ferait mieux arriver, et il y est tout préparé[ [589]

Vingt-quatre heures plus tard, l'événement donnait raison à Mme de Lieven.

Après le 2 décembre, l'influence de cette dernière reste redoutée. Lord Malmesbury a entendu un amusant récit d'un dîner donné par les Douglas pour mettre en rapport le Président et l'ancienne ambassadrice: «Ils ont été comme deux chiens de faïence, et celle-ci a déclaré qu'il n'y avait rien à en faire[ [590]

Quelques mois plus tard, quand Mlle de Montijo sera fiancée à l'empereur, ses conseillers la conduiront faire une visite rue Saint-Florentin: «Notre future impératrice était dimanche chez Mme de Lieven, écrit M. de Saint-Aulaire, point embarrassée de prendre la première place, de passer la première aux portes et cela, dit-on, de fort bonne grâce[ [591]

L'hommage que rendait ainsi à sa puissance celle qui devait être bientôt, dans sa radieuse beauté, l'impératrice Eugénie, n'empêcha pas la princesse de commettre peu après l'une des plus graves erreurs de sa longue carrière.

De sérieuses complications avaient surgi entre la France et la Russie. La guerre allait éclater entre les deux nations, amenant un désastre pour la seconde. Dans cette guerre, dans cette meurtrissure de sa patrie, Mme de Lieven avait une large part de responsabilité. Elle avait encouragé les illusions du gouvernement du tsar, pensant le nouvel empire français trop peu solide pour risquer une aventure lointaine, convaincue que Napoléon III céderait, si, à Saint-Pétersbourg, on savait être ferme. L'ambassadeur de Russie à Paris, M. de Kisseleff, avait été plus clairvoyant, mais ce furent les conseils de la princesse qui l'emportèrent[ [592].

Quand nos troupes furent parties pour la Crimée, elle prit tristement le chemin de Bruxelles[ [593]. Malgré la continuation des hostilités, elle obtint à l'automne l'autorisation de revenir à Paris, et s'y tint dans une patriotique réserve, impatiente cependant de voir signer la paix «afin de reprendre sa vie politique habituelle[ [594]». Le traité de Paris[ [595] aurait pu le lui permettre, mais la mort ne lui en laissa pas le temps.