Mais, plus d'une fois, le chancelier eut à réparer les erreurs de sa femme. Comme un jour, l'ambassadeur de France, le comte de Saint-Aulaire, complimentait celle-ci sur l'éclat d'un splendide diadème dont elle avait orné son front, et lui disait: «Madame, votre tête est parée d'une couronne,» elle lui répondit assez vivement: «Pourquoi pas? elle m'appartient; si elle n'était pas ma propriété, je ne la porterais pas[ [604]

Cette scène se passait le 1er janvier 1834. La révolution de 1830 n'était pas encore oubliée. On vit dans ces paroles une allusion blessante pour Louis-Philippe, et il ne fallut rien moins qu'une intervention du chancelier et une démarche aux Tuileries du comte Apponyi pour réparer cette maladresse[ [605].

Malgré ses incartades, la princesse Mélanie exerça une influence réelle sur son mari et ne fut peut-être pas étrangère à l'aveuglement politique qui amena la chute de celui-ci.

Le prince avait vu l'apogée de sa puissance au Congrès de Vérone. Le système auquel il avait donné son nom, orgueilleusement défini par lui «l'application des lois qui régissent le monde[ [606]» tenait trop peu compte des intérêts et des idées en mouvement, pour ne pas se heurter bien vite à des obstacles insurmontables.

Les nations européennes échappaient l'une après l'autre à son joug. De toutes parts, son œuvre donnait des signes de décrépitude: «Je passe mon temps, disait-il lui-même, à étayer des édifices vermoulus[ [607]

Après la mort de François Ier, son successeur, le débile Ferdinand Ier conserva ses hautes fonctions à M. de Metternich, mais le pouvoir du chancelier devint de jour en jour plus précaire. Le réveil des nationalités, jusque-là méconnues par lui, amenait des troubles sanglants en Hongrie, en Galicie. Dans les provinces slaves, l'opposition grandissait.

Au dehors, les affaires de Belgique, les affaires d'Espagne, l'agitation de l'Allemagne troublaient le vieux diplomate, qui, devenu très sourd, presque aveugle, assistait impuissant au déclin de sa grandeur.

Il sombra définitivement au mois de mars 1848. Les nouvelles de la Révolution accomplie à Paris déterminèrent la catastrophe.

A ce moment, l'impopularité du prince de Metternich était à son comble. Dans la famille impériale même, il n'était pas aimé, et l'empereur François n'était plus là pour le couvrir. Un concurrent redoutable pour lui avait surgi en la personne du comte Kolowrat, qui représentait, aux yeux de tous, un vague libéralisme en opposition avec toutes les idées de l'ancien règne.

Le chancelier pourtant ne semblait pas prévoir le danger imminent dont il était menacé. Le comte de Hübner a fait un curieux tableau de la quiétude qui régnait alors au palais de la Chancellerie: «Ce qui me frappe sans m'étonner, écrit-il le 25 février 1848, c'est l'insouciance, le laisser-aller charmant qui, malgré les gros nuages qui pointent sur l'horizon, règnent dans ce salon (celui de la princesse Mélanie) aux «petits jours», lorsque la maîtresse de la maison réunit les élus: quelques gros bonnets du corps diplomatique, quelques big swells du pays, tandis que la jeunesse se groupe autour du thé de la princesse Herminie de Metternich. Notre société est si habituée au beau temps qui a régné en Autriche depuis 1815, qu'elle a perdu le souvenir des tempêtes du commencement du siècle[ [608]