Le 13 mars cependant, les étudiants de Vienne envahirent la salle des États de la Basse-Autriche, et contraignirent ceux-ci à demander le renvoi immédiat de M. de Metternich.

Mme de Lieven tenait de M. de Flahault un récit de la crise. Tous les détails n'en sont peut-être pas scrupuleusement exacts, mais dans ces pages où l'ancienne ambassadrice tient la première place, sa version est celle qu'il est le plus intéressant de citer:

«Quand le peuple s'est soulevé et a demandé des réformes libérales, on a promis qu'une réponse serait donnée dans les deux heures, et ministres et archiducs se sont réunis en conseil. La question posée, Metternich prend la parole et pérore pendant une heure et demie pour ne rien dire, jusqu'à ce que l'archiduc Jean, tirant sa montre, lui fasse cette observation:—«Prince, il nous reste une demi-heure, et nous n'avons pas encore délibéré sur la réponse qu'il convient de faire au peuple.»—«Monseigneur, s'écrie alors Kolowrat, voilà vingt-cinq ans que je siège dans ce conseil avec le prince de Metternich, et je l'ai toujours entendu parler ainsi sans venir au fait.»—«Mais aujourd'hui, il faut y venir et sans tarder, reprend l'archiduc. Savez-vous, prince, que les premiers du peuple demandent votre démission?» Metternich de répondre qu'à son lit de mort l'empereur François lui a fait jurer de ne jamais abandonner son fils, mais que, si la famille impériale désire sa retraite, il se considérera comme relevé de son serment. Les archiducs déclarent qu'ils la désirent, et il consent à s'en aller. Alors l'Empereur intervient pour dire: «C'est moi qui suis le souverain après tout, et c'est à moi de décider. Dites au peuple que je consens à tout!» Ce crétin couronné ayant ainsi réglé la question, le grand ministre qui, pendant quarante ans, avait despotiquement gouverné l'empire dont il était la personnification, s'est aussitôt retiré, et à l'heure présente on ignore encore le lieu où il a cherché un refuge[ [609]

Ce conseil s'était tenu chez l'archiduc Louis, dans la nuit du 13 au 14 mars.

Son sacrifice accompli, l'ex-chancelier rentra dans son palais. Les épreuves commençaient: «Je ne saurais dire, écrit la princesse Mélanie, tous les témoignages d'ingratitude et de basse méchanceté que j'ai recueillis en ce jour. Je n'ai jamais fait grand cas des hommes, mais j'avoue que je ne me les étais pas figurés aussi vils. De même que les rats abandonnent un navire qui sombre, de même nous avons été fuis par une foule d'amis égarés par la peur.»

L'épouse admirable ajoute: «Tout le monde se réjouissait de voir Clément abaissé dans l'opinion publique de l'Europe; mais moi je le regarde comme plus grand que jamais[ [610]

Le 14 mars au matin, le prince de Metternich dut quitter la Chancellerie et se réfugier chez ses amis Taaffe. Mais Vienne n'était plus un abri sûr pour lui. Escorté de sa femme et de trois fidèles, Rodolphe de Liechtenstein, Charles Hügel et Rechberg, il se rendit nuitamment au château de Felsberg[ [611]. Le 21, la municipalité de la petite ville exigea son départ dans les vingt-quatre heures. Celui qui avait eu l'Europe à ses pieds ne savait où aller.

Sa fille lui suggéra l'idée de chercher un refuge en Angleterre.

Il partit pour Olmütz: le commandant d'armes ne voulut pas engager sa responsabilité en le laissant pénétrer dans cette place. Il repartit en chemin de fer, et débarqua, avec sa femme, à la dernière station avant Prague, tous deux se «dissimulant comme des voleurs[ [612].» Les fugitifs purent, en payant le triple du tarif, se faire conduire en voiture à Dresde.

La traversée de l'Allemagne ne présentait guère plus de sécurité pour eux que celle des états autrichiens. De Dresde à Hanovre, ils firent le voyage dans leur berline, que l'on avait placée sur un wagon en leur imposant l'obligation de tenir les stores baissés.