Par Minden, Fürstenau, Oldenzort ils atteignirent la Hollande, et, le 20 avril, ils débarquèrent à Blackwall d'où ils gagnèrent Londres dans la même journée[ [613].
L'accueil que le prince reçut adoucit ses blessures. Dans son pays, «il ne pouvait plus compter sur personne[ [614].» Mais le peuple anglais a le culte des souvenirs glorieux. Déchu, le chancelier d'Autriche était encore le représentant d'un passé de force et de puissance. Tout ce qui avait un nom tint à honneur de l'entourer.
Son orgueil d'ailleurs ne l'avait pas abandonné. Il retrouva, sur le sol de la Grande-Bretagne, un autre grand proscrit, M. Guizot, et ce dernier nous donne, dans ses Mémoires, une curieuse preuve de cette vanité persistante. Il rapporte ainsi une conversation qu'il eut avec son ancien collègue: «L'erreur, me dit-il un jour, avec un demi-sourire qui semblait excuser d'avance ses paroles, l'erreur n'a jamais approché de mon esprit.»—«J'ai été plus heureux que vous, mon prince, lui dis-je; je me suis plus d'une fois aperçu que je m'étais trompé[ [615].»
M. de Metternich ne comprit peut-être pas cette fine repartie.
Pourtant la terre d'exil était dure pour ce vaincu. Après avoir passé quelques mois à Brighton, à la fin de 1848, le printemps et l'été de 1849 à Richmond, le prince se rendit à Bruxelles[ [616]: pour l'ancien propriétaire du Johannisberg, de Plass, de Kœnigswart, de tant de terres et de châteaux somptueux, mis sous séquestre, le séjour de l'Angleterre était devenu trop onéreux!
Cependant l'heure de l'oubli vint, l'orage s'apaisa. L'ancien chancelier, auquel ses biens avaient été rendus, put retourner au Johannisberg en juin 1851. Le séjour de Vienne redevenait possible pour lui: la révolution démocratique et constitutionnelle de 1848 avait abouti à une restauration du pouvoir absolu. M. de Metternich rentra dans la capitale de l'Autriche au mois de septembre 1851. Il était désormais à l'abri des tempêtes, mais sa carrière politique était terminée.
Il vécut assez pour voir le début de la guerre d'Italie, avec laquelle commençaient les longs malheurs de sa patrie. Il «s'éteignit doucement et sans agonie[ [617]» à Vienne le 11 juin 1859 vers midi, sept jours après Magenta, treize jours avant Solférino.
Durant les dernières années de sa vie, les deuils de famille avaient continué à fondre sur lui.
En 1829, quelques mois après sa seconde femme, il avait perdu son fils aîné, le prince Victor. En 1833 et en 1836, il avait eu à pleurer une fille, puis un fils, issus de son troisième mariage, la petite princesse Marie et le jeune prince Clément. Enfin, le 3 mars 1854, il voyait s'éteindre la fidèle compagne des mauvaises heures, l'amie constante et sûre des routes de l'exil, sa troisième femme, la princesse Mélanie. Des quatorze enfants auxquels il avait donné son nom, six seulement lui survivaient[ [618].
L'ancien chancelier, avant de mourir, avait aussi vu disparaître deux femmes dont les noms devaient éveiller en lui bien des pensées: à Paris, la princesse de Lieven, en janvier 1857, à Vienne la princesse Bagration, le 21 mai de la même année.