Cette dernière était revenue habiter l'Autriche. Elle avait été accueillie avec empressement par son ancien amant. Quand elle succomba, les familiers du prince n'osèrent, pendant trois jours, lui annoncer la nouvelle, tant ils redoutaient la secousse que celle-ci pouvait causer au vieillard. Il fallut pourtant s'y résoudre, lorsque les journaux annoncèrent le décès. Après bien des précautions oratoires, on se risqua à lui dire la vérité. L'ancien chancelier, très tranquillement, eut seulement ces mots pour réponse: «Vraiment, cela m'étonne qu'elle ait vécu si longtemps[ [619]

Nous ne savons ce qu'il put dire de la princesse de Lieven. Très probablement, son oraison funèbre ne fut pas plus tendre. Égoïsme et oubli! Celle qu'il avait tant aimée méritait pourtant mieux. A défaut d'un regret à la maîtresse, son cœur aurait été équitable en faisant à l'amour passé la grâce d'un souvenir ému.

De cet amour, ses lettres, seules, ont survécu. Elles lui attireront peut-être, après quatre-vingt-dix ans, quelques sympathies nouvelles. On retrouvera en elles un peu de l'âme de ce grand charmeur, dont tant de ses contemporaines ont subi la fascination.

Sans doute, les pages écrites à l'amie du moment témoignent de beaucoup d'infatuation, de beaucoup de légèreté, de beaucoup de pédantisme philosophique. Mais elles ne seraient pas de M. de Metternich, s'il en était autrement.

V

Pour ne pas interrompre le rapide exposé des aventures de nos deux personnages, nous avons réservé pour ces pages le récit de leurs dernières rencontres.

Au reste, ce n'était pas tant l'histoire de leur vie que celle de leur commune passion qu'il s'agissait de conter, et les rencontres dont nous allons parler, après l'amour, après la haine, marquent l'oubli, cette seconde mort de toute liaison.

On nous pardonnera de revenir en arrière pour faire assister le lecteur à la mélancolique conclusion de ce roman mi-parti politique, mi-parti sentimental.

Après leur rupture, le prince de Metternich et la princesse de Lieven étaient restés plus de vingt années sans se revoir.

Le temps, ce grand pacificateur, avait fait son œuvre quand, en 1848, ils se retrouvèrent à Brighton.