Le destin avait été cruel pour l'un comme pour l'autre.
Le chancelier, proscrit, chassé de son pays par la révolution, cherchait avec angoisse la place où il pourrait «poser sa tête pour mourir[ [620].» Infirme, dépouillé de ses biens, abandonné de tous, il ne lui restait, de sa puissance perdue, que le spectacle des ingratitudes dont il était abreuvé. Dans ce désastre, seule, sa confiance en lui-même survivait.
Celle qui avait été l'ambassadrice fêtée du tsar, vieillie, malade, brisée dans ses plus pures affections, se trouvait sur la même terre hospitalière, après avoir fui, elle aussi, devant l'émeute populaire.
Cependant, une consolation leur avait été réservée: aux côtés de M. de Metternich, le zèle d'une femme très dévouée s'efforçait de panser les blessures du vieil homme d'État; à ceux de Mme de Lieven, se trouvait l'ami sûr au sort duquel elle avait, avec tendresse, définitivement lié le sien. Mais ce n'était ni à la princesse Mélanie ni à M. Guizot que Clément et Dorothée pensaient quand, jadis, à Aix, ils s'étaient réjouis de ne plus être seuls, chacun de leur côté, dans la vie...
Au mois de novembre 1848, l'un et l'autre étaient venus chercher un peu de calme et de repos au bord de la mer, à Brighton. Ils se virent fréquemment, et leurs relations renouées se continuèrent à Richmond et à Londres, suivant les étapes de l'exil.
La troisième princesse de Metternich parle de ces rencontres dans les termes les plus simples: «La princesse de Lieven est arrivée. J'ai eu avec elle un entretien de deux heures... Je suis allée avec Clément faire une visite à la princesse de Lieven. Nous y avons trouvé M. Guizot... Nous voyons beaucoup la princesse de Lieven. Elle nous tient au courant de tout ce qui se passe à Paris... La comtesse Chreptovitch, fille du comte de Nesselrode, est venue nous voir avec la princesse de Lieven...[ [621]»
Nous connaissons d'autre part, par une lettre de Mme de Lieven à M. de Barante, l'impression de celle-ci: l'ami d'autrefois n'avait pas retrouvé son auréole.
«Je vois M. et Mme de Metternich tous les jours, écrit-elle. Elle, grosse, vulgaire, naturelle, bonne et d'un usage facile. Lui, plein de sérénité, de satisfaction intérieure, d'interminable bavardage, bien long, bien lent, bien lourd, très métaphysique, ennuyeux quand il parle de lui-même et de son infaillibilité, charmant quand il raconte le passé et surtout l'empereur Napoléon[ [622].»
En août 1850, l'ancien chancelier et l'ex-ambassadrice se retrouvèrent encore à Bruxelles. Le prince s'apprêtait à prendre le chemin du retour vers sa patrie. Mme de Lieven revenait de Schlangenbad et rentrait en France, en passant par l'Angleterre[ [623]. Ils ne devaient plus se voir. Le journal de la princesse Mélanie nous fait connaître le sujet de quelques discussions politiques auxquelles ils prirent part pendant ces rapides réunions, mais nous ne savons rien de plus sur leurs adieux.
Si donc l'on prenait à la lettre les documents que nous venons de citer, aucune fibre du cœur du prince ou de celui de la princesse n'aurait tressailli au cours de ces entrevues.