Dans les intervalles des séances, la vie mondaine était brillante et animée. Les diplomates se retrouvaient au Kurhaus, sur la Comphausbadstrasse, autour des tables de jeu et le long des promenades à la mode.

Entre temps, les ascensions en ballon de deux femmes aéronautes, les concerts de Mme Catalani, des frères Bohrer, du violoncelliste Lafon remplissaient les journées.

Le soir, se déroulaient des fêtes de toutes sortes.

Le 2 octobre, l'empereur d'Autriche offrait un dîner de trente-deux couverts. Le surlendemain, la ville d'Aix donnait un bal à la Redoute. Deux fois par semaine, Lady Castlereagh ouvrait ses salons pour des soirées où tous les ministres accrédités étaient fort assidus. On y parlait politique et l'on y jouait. Les plus importants des plénipotentiaires avaient d'abord pris l'habitude de passer leurs après-dîners chez elle[ [130] mais bientôt, ces réunions s'étaient transportées chez le prince de Metternich.

Lui-même nous l'apprend: «Je fais une partie de whist tous les soirs, écrit-il, avec le prince de Hatzfeld, Zichy, Baring, Labouchère, Parisch, c'est-à-dire avec des gens qui ne se trouvent pas dérangés ni même incommodés de la perte d'une bonne dose de millions. Nous nous réunissions d'abord chez Lady Castlereagh, mais j'ignore quelle inconcevable atmosphère d'ennui s'est emparée de cette maison. D'un commun accord, on a renoncé aux charmes de milady et l'on s'est fixé dans mon salon»[ [131].

Vers le 10 octobre, débarquèrent à Aix le comte et la comtesse de Lieven. Une lettre datée du 11 annonce les nouveaux venus: «L'ambassadeur de Russie accrédité près la cour de Londres, le comte de Lieven, qui est arrivé en cette ville, y a été appelé par son souverain»[ [132].

A ce moment, la ville commençait déjà à se vider. L'objet principal du Congrès, l'évacuation des provinces françaises par les troupes étrangères, était définitivement réglé depuis la veille. L'empereur de Russie et le roi de Prusse se préparaient à partir pour passer, près de Denain et de Sedan, les revues de leurs armées. On pensait que tout le monde pourrait quitter l'Allemagne, à la fin du mois, après le règlement des questions secondaires. Des promenades dans les environs s'organisaient, pendant que les chancelleries rédigeaient les protocoles.

Malgré le bal donné le 13 octobre à Keutchenburg par M. d'Alopeus et les aides de camp généraux du Tsar, malgré les réceptions de la princesse de Salm, l'auguste assemblée s'ennuyait. Les plaisirs étaient trop uniformes. M. de Metternich s'en plaignait dans une lettre à sa femme, datée du 18 octobre, où il lui donnait quelques détails sur le vide des journées:

«Nous sommes abîmés de jeunes talents; tous les jours, des concerts de virtuoses entre 4 et 9 ans. Le dernier arrivé est un petit garçon de 4 ans et demi, qui joue de la contrebasse. Vous pouvez facilement juger de la perfection de l'exécution.

«Il n'y a pas même de boutiques remarquables, et les drogues qu'on nous offre coûtent le double de tout ce que l'on trouve de parfait à Paris et à Vienne. Si les marchands ont spéculé sur nos bourses, ils ont compté sans leurs hôtes. Je ne sache pas que personne achète au delà du strict nécessaire.