«Nos dames ici sont: Lady Castlereagh, trois ou quatre Anglaises plus ou moins mûres, c'est-à-dire qu'elles sont entre 50 et 60 ans—âge de jeunesse à Londres;—la princesse de La Tour, Mme de Nesselrode et trois dames russes. Il en est pour les dames comme pour les marchands: il existe un manque total d'amateurs»[ [133].

Parmi les dames russes dont le prince de Metternich parle si dédaigneusement se trouvait la comtesse de Lieven.

Peut-être la connaissait-il antérieurement. Lors du voyage du futur chancelier à Londres, en juin 1814, le salon de l'ambassadrice de Russie tenait déjà une place trop importante dans la société anglaise pour que le ministre des Affaires étrangères d'Autriche ait pu l'ignorer. D'autre part, le séjour de l'empereur Alexandre en Angleterre rend invraisemblable une absence de son représentant à ce moment.

Mais, de cette première rencontre, ni M. de Metternich ni Mme de Lieven n'avaient conservé d'impression durable.

Elle le jugeait froid, intimidant et de rapports peu agréables[ [134]. Lui n'avait prêté aucune attention à cette grande femme maigre et curieuse.

Pendant les premières journées de la présence à Aix des Lieven, installés rue de Cologne, ces opinions respectives ne se modifièrent pas. Nesselrode dut même risquer une démarche auprès de son illustre collègue pour lui demander la cause de sa froideur envers Dorothée Christophorovna et tenter d'établir de meilleurs rapports entre eux.

Mais l'amour allait bientôt entrer en scène et rattraper, à pas de géant, le temps perdu.

Dans une lettre à sa nouvelle amie, M. de Metternich fera bientôt lui-même le récit des préliminaires de leur commune passion.

Il prit garde à elle, pour la première fois, le 22 octobre, dans une réunion chez le même Nesselrode qui s'était fait auprès de lui l'interprète obligeant de sa compatriote: «Tu m'as prouvé ce jour-là, lui écrivait-il, que tu étais attentive à ce qui n'effleure pas même la femme qui, à mes yeux, pourrait encore être vulgaire, le monde eût-il porté depuis longtemps un autre jugement sur son compte[ [135]

Dans la suite de sa correspondance, il reviendra sur l'histoire de ces premières heures: «Mon cœur, ce meilleur côté de moi-même, est allé à ta rencontre et il a eu le bonheur de ne pas te manquer, bien peu d'instants après notre premier contact. Je t'ai vue, je ne t'ai pas fixée. Tu m'as vu sans me regarder. Ce n'est pas le moyen de se connaître. Notre connaissance date, au fond, d'une soirée chez Madame de N... et c'est, je crois, Napoléon qui nous a servi d'intermédiaire. J'avoue que je ne lui eusse pas supposé ce mérite. Le fait prouve au reste qu'il m'a été bien plus utile de dessus son rocher que sur le trône. Tu ne doutes pas, sans doute, que dans cette circonstance, l'utile n'est pas ennemi de l'agréable. Utile miscuit dulci, dit feu Horace. Que Napoléon reste donc à Sainte-Hélène[ [136]».