Le 25, une excursion réunit quelques-uns des personnages du Congrès. Elle avait Spa comme but. «J'ai fait avant-hier, mandait deux jours plus tard le Prince à sa femme, une course à Spa avec M. et Mme de Nesselrode, le comte et la comtesse de Lieven, Steigentesch, Zichy, Lebzeltern, le prince de Hesse et Floret. Nous y avons passé la nuit; nous avons parcouru hier matin les environs de Spa, nous y avons dîné et nous avons été de retour ici à 8 heures du soir. Le temps était superbe, et notre course très bien organisée. Spa est vide; nous y étions les seuls étrangers, notre effet a donc été complet. Le voyage d'ici à Spa est charmant; rien n'est beau comme le pays de Limbourg avec ses prairies et ses habitations sans nombre[ [137].»
Le prince ne dit pas, dans cette lettre, que, à l'aller, Mme de Lieven lui avait fait quitter sa voiture pour lui faire prendre place dans la sienne et accomplir le voyage avec elle. Ils déjeunèrent ensemble à une méchante auberge d'Henry-Chapelle. Le lendemain, le charme avait opéré et le retour à Aix marque une nouvelle étape de leur liaison: «J'ai eu du plaisir à te voir, raconte Metternich. C'est moi qui t'ai proposé de changer de voiture pour ne pas te quitter. J'ai commencé à trouver que ceux qui t'avaient désignée comme une femme aimable avaient eu raison; j'ai trouvé la route plus courte que la veille[ [138].»
Dès lors, les événements se précipitent et il nous faut laisser la parole au principal intéressé, écrivant plus tard à son amie:
«Le 28, je t'ai fait la première visite, bien de cérémonie. L'heure que j'ai passée, assis à tes pieds, m'a prouvé que la place était bonne. Il m'a paru en rentrant chez moi que je te connaissais depuis des années. Je n'ai pas trouvé impoli que les deux hommes qui étaient dans l'appartement fassent bande à part; il m'a même paru qu'ils faisaient bien de rester à la grande table ronde. Le 29, je ne t'ai pas vue. Le 30, j'ai trouvé que la veille avait été bien froide et vide de sens. J'ignore le jour où tu es venue dans ma loge; tu as eu la fièvre,—mon amie, tu m'as appartenu![ [139]»
Cependant, les choses n'étaient pas allées aussi rapidement que l'on pourrait le croire d'après ces lignes. Le 2 novembre, l'Impératrice douairière de Russie passait à Aix-la-Chapelle, y déjeunait et en repartait pour Maestricht, d'où le lendemain elle se rendait à Bruxelles. Elle avait été la bienfaitrice de Dorothée de Benckendorf. D'autre part, elle était accompagnée de la vieille comtesse de Lieven, l'ancienne gouvernante de ses enfants. L'ambassadeur de Russie et sa femme avaient peu d'occasions de voir leur souveraine et leur mère. Ils partirent, à la suite de Marie Féodorovna, vers l'ancienne capitale des Pays-Bas autrichiens.
Le Moniteur universel annonça en effet que M. de Lieven était arrivé le 5 novembre dans cette ville[ [140].
Sa femme n'avait encore rien à se reprocher. La première des lettres publiées plus loin fut vraisemblablement écrite à l'occasion de cette séparation. Elle ne porte pas de quantième, mais la main qui a composé le recueil des missives de M. de Metternich l'a placée en tête et elle devait avoir ses raisons pour agir ainsi. Elle serait du reste incompréhensible à une autre date.
Le prince ne comptait plus revoir la jeune femme, du moins dans un avenir prochain. «L'histoire de notre vie, lui disait-il, se concentre en peu de moments. Je vous ai trouvée pour vous perdre! Le passé, le présent et peut-être l'avenir sont renfermés en ce peu de mots.... J'ai terminé une période de ma vie en moins de huit jours... Le jour où j'ai vu que ma pensée rencontrait la vôtre... j'ai senti que je pouvais devenir votre ami; il m'a suffi de me convaincre que je ne me trompais pas pour vous aimer. La contrainte m'a forcé à vous confier ce que vous avez deviné de votre côté. Je ne dis rien ici que vous ne sachiez, mais j'ai besoin de le redire à mon amie, à vous, mon amie de huit jours et pour la vie. Peut-être nous retrouverons-nous un jour,—je serai alors ce que je suis aujourd'hui[ [141].»
La joie de l'inflammable ministre dut être grande quand, peu après, il vit revenir sa correspondante. Nous n'avons pu trouver les raisons de ce retour des Lieven, mais il est bien permis de penser que l'influence de la comtesse ne dut pas y être étrangère.
Quoi qu'il en soit, le Moniteur universel apprit à ses lecteurs le passage à Liège, le 12 novembre, du comte de Lieven et de sa famille, se rendant à Aix[ [142]. Le lendemain, les deux amoureux étaient de nouveau réunis.