La séparation était donc venue. Avant de se quitter, M. de Metternich et Mme de Lieven s'étaient promis de s'écrire. Ils tinrent parole. C'est la première partie de cette correspondance, comprenant uniquement les lettres du prince, que nous publions plus loin.

Presque chaque jour, généralement après sa tâche finie, le ministre s'asseyait à sa table et laissait courir sa plume en pensant à son amie. Il écrivait en français, connaissant peu l'anglais et le russe, et la comtesse lisant mal l'allemand. Ne peut-on croire à sa parole quand il disait que les instants employés à revivre les heures écoulées aux pieds de sa maîtresse étaient les meilleurs de ses journées?

Cet échange de lettres devait durer longtemps, bien longtemps, sept ans peut-être. Pour un homme courtisé comme l'était M. de Metternich, pour une femme occupée comme l'était Mme de Lieven, pour deux êtres ne pouvant se revoir qu'à de très longs intervalles, faire durer pendant tant d'années une telle correspondance, dut être un tour de force.

L'envoi des billets ne pouvait se faire chaque jour: il demandait de multiples précautions, non seulement contre les indiscrétions mondaines, pour ménager les susceptibilités du mari, mais encore contre les polices des États, toujours curieuses et sans scrupules.

Le prince—et sa correspondante faisait de même—écrivait ses confidences quotidiennes, à la suite les unes des autres, continuant chaque soir la page abandonnée la veille, jusqu'au moment où une occasion sûre, le courrier diplomatique hebdomadaire, le départ d'un personnage dont on pouvait escompter la discrétion, lui permettait d'expédier ces véritables journaux, soigneusement numérotés.

A Londres, les amants avaient un confident éprouvé en Neumann, secrétaire de l'ambassade d'Autriche, tout dévoué à son ministre. Mme de Lieven recevait de lui les envois de M. de Metternich et faisait parvenir les siens à ce dernier par la même voie. A Vienne, le très fidèle Floret était l'intermédiaire tout indiqué.

Quelques notes, relevées par M. Ernest Daudet en marge d'une lettre tombée, malgré toutes les mesures prises, entre les mains des agents français, nous permettent de suivre les ruses auxquelles expéditeur et destinataire étaient condamnés. La missive interceptée se trouvait sous quatre enveloppes. La première de celles-ci était au nom du baron de Binder, conseiller de la Légation d'Autriche à Paris. La seconde, adressée au même, portait ces mots de Neumann: «Je n'ai pas besoin de vous recommander l'incluse, mon cher ami.» La troisième avait pour suscription les titres du chevalier de Floret. Enfin, la quatrième était restée blanche: c'était celle qui, cachetée par l'ambassadrice, devait être remise aux mains de son ami[ [151].

On ne trouvera dans ces pages nul détail bien nouveau au point de vue de l'histoire. Certainement, la politique dut s'introduire un jour entre les deux correspondants. Il ne pouvait en être autrement, car ils en avaient fait, l'un et l'autre, l'essence même de leur vie. Mais au début de leur liaison, leur passion seule est en scène.

Les premières lettres sont un long, trop long parfois, cantique d'amour où M. de Metternich exalte surtout sa propre personnalité, où, réellement épris, ce grand égoïste veut trouver en Mme de Lieven, afin de mieux l'aimer, la fidèle représentation de son propre être. Il se dissèque, il se peint, il se cherche en sa maîtresse, et il arrive à ce résultat surprenant que chaque mot d'amour qu'il lui adresse revient vers lui comme un nuage d'encens.

Ce sujet,—l'amour,—bien qu'éternel, finissant quand même par s'épuiser, il raconte à la grande dame russe les menus faits de la cour de Vienne, ses impressions, ses ennuis, son dégoût, peut-être affecté, pour les affaires publiques. Entre temps, il rencontre et peint nombre de personnages dont les noms ne sont pas encore oubliés: le duc et la duchesse de Kent, Mme de Staël, Pie VII et bien d'autres. Quelques-unes des anecdotes qu'il rapporte à leur sujet sont amusantes. Mais c'est surtout de lui qu'il parle, et il dévoile tout le passé de sa vie sentimentale à son amie de la veille.