M. de Metternich dit encore qu'il se vit, à Mayence, «entouré d'étudiants qui inscrivaient les leçons d'après le calendrier républicain[ [17]». Mais il quitta la ville où ce fait aurait dû se passer, au plus tard, vers le milieu de l'année 1793, puisque, le 27 juillet, il assistait à la prise de Valenciennes. Or, le décret de la Convention qui fixa le point de départ de l'ère nouvelle et en établit le calendrier, bientôt remanié d'ailleurs, est du 5 octobre 1793! Tout au plus donc, les jeunes Allemands pouvaient-ils ajouter aux dates grégoriennes les mentions: l'ère de la liberté ou l'ère de l'égalité, dont la première avait été créée par l'Assemblée législative le 2 janvier 1792 et dont la seconde était entrée en usage après le 10 août[ [18].
Dans le même état d'esprit, le chancelier a voulu faire[ [19] de l'un de ses précepteurs, Frédéric Simon, l'un des personnages de premier plan de la tourmente révolutionnaire à Strasbourg et même à Paris. D'après lui, son nom serait «voué aux malédictions de l'Alsace», il aurait été membre du Tribunal révolutionnaire que présidait (?) Euloge Schneider, puis président du Conseil des Dix (??) institué par les Marseillais pour organiser la journée du 10 août.
La réalité est plus modeste: J.-F. Simon était un pauvre professeur, enseignant suivant une méthode d'instruction alors fort à la mode, celle de Basedow et Campe. Il avait été maître de pension à Neuwied avant de prendre soin de l'éducation du jeune Clément. Après avoir abandonné cette fonction, il fit paraître, en 1789, le premier journal de Strasbourg: la Feuille hebdomadaire et politique. C'était un simple récit des événements, terne et incolore, tout le contraire d'un organe de combat. En 1790, ce premier essai n'ayant pas réussi, Simon lança une publication quotidienne: Die Geschichte der gegenwärtigen Zeit[ [20] (l'Histoire du temps présent). Là encore, il ne fit guère œuvre de polémiste, bien qu'il fût sympathique à Euloge Schneider. Ce dernier prit même la suite de la rédaction, quand, en juin 1792, Simon vint à Paris. Parmi les fondations de ce dernier, il faut encore citer le Patriotisches Wochenblatt, mais aucune de ces œuvres ne permet de voir en lui l'homme exalté dont son élève nous parle.
Simon fut ensuite, dans la capitale, non pas président d'un Conseil des Dix qui n'exista jamais, mais membre obscur du Directoire secret d'exécution formé par le Comité central des Fédérés pour préparer le Dix Août[ [21].
Commissaire national dans les pays rhénans, il joua un rôle à Mayence[ [22], mais ne fit jamais partie du Tribunal révolutionnaire, et on le retrouve, en 1804, maître de langue allemande au collège Louis-le-Grand[ [23].
On ne peut donc croire facilement que l'horreur inspirée par l'obscure personnalité du journaliste de Strasbourg ait beaucoup influé sur la marche de l'esprit de M. de Metternich, comme celui-ci le dit.
Maints spectacles donnaient à ce moment plus forte matière à ses méditations.
Les études du futur chancelier furent interrompues à deux reprises par l'obligation d'aller remplir les fonctions de maître des cérémonies de l'ordre des comtes catholiques de Westphalie aux couronnements des deux empereurs Léopold et François[ [24].
Ces fêtes grandioses et surannées empruntaient un caractère tragique aux secousses qui ébranlaient la nation voisine. Tandis que «tout était angoisse et humiliation aux Tuileries»[ [25], tout était pompes et splendeurs à Francfort. La répétition de ces réjouissances, dans le même décor, à des intervalles si rapprochés, séparés pourtant par de tels événements, permettait de mesurer le chemin parcouru. Le jeune de Metternich en fut vivement frappé. Mais ses convictions, que les doctrines de ses maîtres n'avaient pas entamées, s'en trouvèrent affermies: «J'étais plein de confiance, dit-il, dans un avenir qui, selon mes rêves de jeunesse, devait sceller le triomphe de cette organisation puissante (l'Empire d'Allemagne) sur la faiblesse et la confusion que je voyais au delà de nos frontières[ [26].»
Son instruction achevée, M. de Metternich rejoignit son père à Bruxelles. Il lui servit parfois de courrier auprès de l'armée autrichienne, put suivre ainsi la campagne dont la fin fut marquée par la prise de Valenciennes, puis, profitant d'une mission envoyée au gouvernement de Londres, il se rendit en Angleterre et visita longuement le pays.