Les détenus entraient et sortaient. Ce n'était pas la place qui manquait, car ils étaient encore peu nombreux; cinq d'entre eux s'assirent à part, auprès de la grande table. Le cuisinier leur versa deux écuelles de soupe aigre, et leur apporta une lèchefrite de poisson rôti. Ces hommes célébraient une fête en se régalant. Ils nous regardaient de travers. Un des Polonais entra et vint s'asseoir à nos côtés.

—Je n'étais pas avec vous, mais je sais que vous faites ripaille, cria un forçat de grande taille en entrant, et en enveloppant d'un regard ses camarades.

C'était un homme d'une cinquantaine d'années, maigre et musculeux. Sa figure dénotait la ruse et aussi la gaieté; la lèvre inférieure, charnue et pendante, lui donnait une expression comique.

—Eh bien! avez-vous bien dormi? Pourquoi ne dites-vous pas bonjour? Eh bien, mes amis de Koursk, dit-il en s'asseyant auprès de ceux qui festinaient: bon appétit! je vous amène un nouveau convive.

—Nous ne sommes pas du gouvernement de Koursk.

—Alors! amis de Tambof.

—Nous ne sommes pas non plus de Tambof. Tu n'as rien à venir nous réclamer; si tu veux faire bombance, adresse-toi à un riche paysan.

—J'ai aujourd'hui Ivane Taskoune et Maria Ikotichna (ikote, le hoquet) dans le ventre, autrement dit je crève de faim; mais où loge-t-il, votre paysan?

—Tiens, parbleu! Gazine; va-t'en vers lui.

—Gazine boit aujourd'hui, mes petits frères, il mange son capital.