—Non, mon pauvre ami, je ne suis ni marié, ni désireux de l’être jamais... Ça vaut autant pour la femme que j’épouserais, va... Fais mes compliments à ta petite-fille, je lui souhaite tout le bonheur possible et à toi aussi.
—Oh! le bonheur, fit simplement Jean-Marc, le bonheur, c’est ça: la santé, une bonne femme qu’on aime, des enfants qui grandissent bien, du travail, et puis, plus tard, quand on est vieux, des mioches qui vous appellent grand-père... Je l’ai eue ma part de bonheur, allez! Et si parfois la besogne a été rude, si l’on a souffert de l’hiver, si l’on a eu des tourments—qui n’en a pas!—eh bien! on ne s’en est pas trop plaint, et on a remercié Notre-Dame tout de même.
«Allons, pensa Nohel, encore un philosophe; bien humble celui-là!... Encore un être qui a son petit coin bleu dans le cœur!»
—Donne-moi la main, Jean-Marc, fit-il à voix haute, tu es un bien brave homme, mon vieux.
Et le jardinier s’éloigna sans savoir pourquoi il était un si brave homme d’avoir été heureux.
A ce moment, mademoiselle Armelle entrait, le visage auréolé d’un grand chapeau cabriolet, les épaules serrées dans une écharpe de crêpe de Chine puce... Trop ridée, trop maigre, trop exsangue, ce n’était pas, à vrai dire, une jolie vieille que mademoiselle Armelle. Mais le blanc bleuâtre de ses bandeaux donnait un éclat à ses yeux noirs, et son sourire, aux dents encore blanches, avait le charme indéfinissable d’une grande bonté.
Une grande bonté, tel était en effet le fonds de cette nature ingénue, tel avait été le principe inspirateur de toute la vie de mademoiselle Armelle.
Née avec un cœur aimant, bercée dès la prime jeunesse par les exaltations passionnées et le rythme enchanteur des Méditations; très romanesque, ainsi que toutes les jeunes filles de sa génération, elle avait aimé, à dix-huit ans, un jeune homme simple et bon comme elle, Louis Le Jariel, le frère aîné du docteur, mais le pauvre amoureux n’ayant pour toute fortune qu’une place de comptable chez un négociant de Vannes, M. de Kérigan lui avait refusé sa fille... et les années s’étaient enfuies.
Louis n’avait pas oublié Armelle, cependant il avait fait un beau mariage, il avait épousé la fille de son patron, une brave jeune fille qui méritait son affection. Un adieu aux rêveries sentimentales, ce mariage, une entrée dans la vie positive! Armelle resta dans le cœur de Louis, comme une image très fine et presque immatérielle, comme un symbole de sa jeunesse devant lequel son souvenir aimait à se prosterner, mais il fut heureux avec sa femme, il adora ses enfants.
Mademoiselle de Kérigan, elle, n’avait pas eu le courage de renoncer à son idéal; pour lui rester fidèle, elle avait éconduit tous les épouseurs. Le mariage raisonnable seulement, le mariage sans un amour infini qui le conclue entre deux âmes avant qu’un contrat le consacre aux yeux du monde, lui inspirait une invincible horreur. Elle préféra vouer son cœur au rêve qui ne s’était pas réalisé.