Quand elle revint de Lille, déjà vieille, ayant donné à sa sœur douze années de sa vie—douze années de cette tendresse exclusive qui était le parfum de son âme passive—des relations très amicales s’établirent entre elle et le ménage Le Jariel qu’elle avait d’abord perdu de vue. Elle aima madame Le Jariel qui était faible et délicate; elle aima Berthe et Pierre, les enfants nés du mariage qui avait détruit toutes ses espérances, et elle trouva cela très simple. Plusieurs années après, M. Le Jariel mourut, et quand madame Le Jariel s’éteignit à son tour, ce fut en recommandant ses enfants au docteur et à mademoiselle Armelle. La vocation de Berthe et celle de Pierre étaient alors depuis longtemps arrêtées. L’une entra au couvent, l’autre fut marin, mais mademoiselle de Kérigan les suivait du cœur dans leur nouvelle vie; elle remplaçait la mère qui n’était plus.
Chose étrange, aucun chagrin, aucune déception n’avait aigri cette âme de femme! Séparée de celui qu’elle aimait, puis presque oubliée, presque trahie, Armelle croyait encore aux amours éternelles, et elle avait un beau sourire sans amertume, lorsqu’elle rencontrait dans la campagne deux amoureux qui se tenaient par la main... A soixante ans, elle se formait encore, de la vie, la même idée qu’à seize. La vie, à ses yeux, c’était un joli roman où, au dénouement, tout le monde devait être heureux. Les romans, le docteur l’avait bien dit à Bernard, étaient la faiblesse de mademoiselle Armelle; son imagination avait su lui créer, dans les fictions dont elle recherchait le charme, une seconde destinée plus clémente que la première, et elle jouissait d’un vrai bonheur et elle pleurait de vraies larmes avec les héros dont on lui contait le malheur ou la félicité.
Mais, cette double existence dans le domaine du faux et du conventionnel autant que les dispositions naturelles du caractère de mademoiselle de Kérigan avaient fini par annihiler, chez cette excellente personne, le peu qui lui avait été départi de sens pratique applicable à la direction générale de la vie; l’esprit romanesque, s’il n’est pas contenu par la raison, est un danger, le docteur le savait bien et il avait pu le constater une fois de plus, et il en soupirait dans son amitié pour la vieille demoiselle... dans son amitié pour ceux qu’elle aimait surtout. Bernard, qui était moins bien renseigné que M. Le Jariel et qui allait moins au fond des choses, s’amusait au contraire de cette fraîcheur d’imagination qui avait survécu à la soixantième année et il admirait que quelqu’un pût se désintéresser momentanément de la réalité d’une façon assez complète pour vivre au pays des nuages, dans un contentement presque absolu.
Il aimait la figure distraite et souriante de «tante Armelle»; en voyant la vieille cousine s’avancer dans le petit salon où il était autorisé à passer quelques heures sur un fauteuil, il eut un regard joyeux et fit instinctivement le mouvement de se lever.
—Restez, restez, par grâce, mon enfant! s’écria-t-elle.
Et elle continua, parlant comme toujours très vite et à bâtons rompus:
—Vous avez encore pauvre mine, Bernard, et vous avez maigri terriblement... Comme vous voilà changé par dix jours de maladie!... Le docteur trouve que vous avez besoin de distractions... il veut qu’on vous tienne compagnie, qu’on cause avec vous... Il a raison, mais voyez le contre-temps, voilà que j’ai promis une visite à la sœur de monsieur le curé... Enfin, je vais vous envoyer Janik; elle fait une tournée de pauvres; je pense qu’elle va rentrer... Jeanne de Thiaz, vous savez, la fille de ma sœur. C’est une bonne petite fille. Ah! bien plus pratique que sa tante!... En attendant, voulez-vous un livre?... Dette de haine... C’est de monsieur Ohnet? (Elle prononçait Ohnette.) un peu scabreux... mais bien intéressant! conclut-elle en interrogeant Nohel du regard.
—Mon Dieu, ma cousine, je tâcherai de ne pas trop m’en effaroucher, répondit le jeune homme avec un grand sérieux, et, bien que je regrette infiniment cette promesse à la sœur du curé, je vous remercie de votre attention dont je profiterai volontiers.
Mais il n’avait nulle envie de lire ni le roman de M. Ohnet, ni aucun autre roman... Aux premières pages, il posa le volume et essaya, vainement aussi, de penser au roman qu’il écrivait lui-même. Son cerveau se refusait à tout travail; involontairement il songeait au portrait de la petite mère-grand, dont l’apparition restait pour lui un mystère.
Car enfin, Bernard avait vu, bien vu, et toute jeune, toute jolie, sa trisaïeule, l’arrière-grand’mère de la vieille demoiselle Armelle! Il lui avait parlé, elle avait répondu; et il se rappelait cette conversation, comme un fait réel... Était-il possible qu’une hallucination laissât un souvenir si net? Qu’une simple illusion eût emprunté tant de vie à la fièvre?