Plusieurs fois, le jeune homme avait été sur le point de tout raconter au docteur Le Jariel et de lui demander la confirmation scientifique d’un incident qui paraissait presque surnaturel; la crainte d’être traité de visionnaire l’avait arrêté. Il se jugeait bien naïf d’attacher tant d’importance à une chimère de malade, et, cependant, il ne parvenait pas à analyser l’impression complexe, insaisissable, qu’il éprouvait encore, quand il dévorait du regard pour l’interroger, ce portrait, cette chose insensible qui ne pouvait pas lui répondre.

On frappait à la porte.

—Entrez, dit-il distraitement.

Mais il restait plongé dans sa méditation inquiète. Mentalement, il parlait à la riante image:

«Si vous saviez, petite mère-grand, combien je vous aime, et quel bien vous me feriez si vous viviez encore, jeune et ravissante comme vous voilà!... Vous me diriez sans doute ce que me disait l’autre jour monsieur Le Jariel, mais ce ne sont pas les plus vieux curés qui prononcent les meilleurs sermons, et votre voix plus tendre que la sienne me persuaderait mieux! Ah! petite mère-grand, petite mère-grand, si vous reveniez encore!»

Puis, par hasard, au milieu de cette invocation, Nohel tourna la tête; un cri à peine étouffé lui échappa...

C’est que la petite mère-grand était là, debout dans la pièce ensoleillée, avec sa robe rose à rubans vert pâle.

Vaguement, Bernard pensa qu’à force de concentrer sur le même point son esprit énervé, il retrouvait le délire des jours de fièvre... Les poètes, les artistes, tous les êtres impressionnables ne traversent-ils pas des crises déconcertantes?...

Mais la sensation avait été trop inattendue et trop vive; au moment même où la petite mère-grand allait lui parler, Nohel s’évanouit...

L’odeur astringente du vinaigre lui fit ouvrir les yeux. Une voix lui disait: