—Non, Bernard!
Janik avait ébauché un geste brusque, comme pour lui fermer la bouche; il continua en s’animant:
—Non? pourquoi dites-vous non, avant que j’aie parlé... Vous avez donc deviné ce que j’allais dire?... Oui, vous l’avez deviné... Si vous comprenez maintenant que vous n’aimiez pas Pierre Le Jariel, c’est que vous en aimez un autre, c’est... Ah! Janik, Janik, ne dites plus non...
Nohel cherchait désespérément le regard de la jeune fille. Elle se leva, affreusement pâle.
—Vous vous méprenez, Bernard, dit-elle en étouffant un peu. Je n’ai jamais aimé, je n’aime personne de l’amour auquel vous faites allusion... Quand j’ai été séparée de Pierre, j’étais une enfant; depuis, j’ai grandi, j’ai réfléchi, et j’ai mieux vu en moi, voilà tout!... J’ai eu tort de m’engager si vite, sans saisir la portée de l’engagement que je contractais, et peut-être en cela ne suis-je pas seule fautive: on m’a beaucoup influencée!... J’ai eu tort ensuite d’envisager cet avenir prévu comme une chose trop lointaine... Je n’ai pas assez pensé à mon fiancé. Son retour, notre mariage, ne m’apparaissaient que dans un brouillard vague... Tellement vague que... oh! c’est étrange!... mais c’est hier que j’ai eu pour la première fois l’idée de vous en parler. Une sotte timidité m’a arrêtée, et j’étais décidée à prier ma tante de vous annoncer mes fiançailles, que vous deviez connaître, si peu officielles qu’elles fussent, lorsque cette lettre est arrivée... On l’avait posée dans ma chambre où je l’ai trouvée le soir. J’ai été étonnée, saisie... C’était bien naturel, n’est-ce pas? Comme j’étais un peu énervée, contre mon habitude, j’ai pleuré sans savoir pourquoi... Mais je serai fière d’être la femme de Pierre Le Jariel et... et j’aimerai mon mari.
—Et si vous ne pouvez pas l’aimer?
D’un mouvement inconscient, Bernard avait joint les mains; il reprit, la voix suppliante:
—Réfléchissez. Tant que cet odieux mariage n’est pas accompli, vous êtes libre... réfléchissez!
—Nous sommes de la même famille, Bernard, on a dû vous apprendre, comme à moi, qu’une parole donnée est un engagement... Je ne suis plus libre.
A ces mots, Bernard changea de visage; un rire cassant lui échappa.