—On ne m’a rien appris à moi, ma chère... J’ai toujours conduit ma barque au gré de mes désirs... C’est pourquoi j’ignore totalement la mesure et la pondération qui font les vies calmes et sages... Mais, si j’ai souvent meurtri ceux qui m’aimaient, du moins, je n’ai jamais trompé personne.

—J’ai donc trompé quelqu’un, moi?

C’était dit fièrement, comme un défi.

—Vous m’avez caché que vous êtes fiancée... c’était agir sans franchise. N’avez-vous donc jamais pensé... enfin, c’eût été possible... Nous sommes jeunes tous deux, vous n’ignorez pas que vous êtes jolie... je vous croyais libre... N’avez-vous jamais pensé que... je pourrais vous aimer, moi?

Janik tressaillit, mais, cette fois encore, son regard croisa sans honte celui de Bernard et elle répondit:

—Non, je ne l’avais jamais pensé.

Et elle disait vrai: Non, elle ne l’avait jamais pensé, avant la veille, avant ce moment où Bernard, la voix émue, le regard tendre et dominateur, lui avait dit: «Le charme qui m’a rendu à la vie, au travail, à l’espérance, c’est vous!»

Jusque-là, simple et confiante, elle s’était abandonnée à un sentiment qu’elle n’analysait pas, précisément parce qu’elle était très droite, parce qu’il ne lui venait pas à l’esprit qu’elle pût jamais éprouver de l’amour pour un autre que Pierre Le Jariel.

Ses fiançailles lui étaient choses si peu nouvelles, qu’elle n’avait pas songé à en faire part à son cousin plus qu’aux autres relations de sa famille qui devaient les ignorer jusqu’au retour de Pierre... D’ailleurs il semblait presque à Janik que tout le monde savait, sans qu’elle eût besoin de le dire, qu’elle épouserait le neveu du docteur... une fois.

N’avait-elle pas toujours vécu elle-même, ne vivrait-elle pas toujours avec cette perspective lointaine qui resterait éternellement: l’avenir?