Elle parlait peu de son fiancé, elle lui écrivait des lettres de sœur que mademoiselle Armelle lisait et auxquelles Pierre répondait par des récits de voyage, où jamais ne se glissait un mot de tendresse... c’était tout.
Et Nohel était venu, très différent du jeune marin, très différent des hommes que connaissait Jeanne. Il l’avait intéressée un peu comme une énigme et beaucoup comme un malheureux; elle avait pris à tâche de le sermonner un peu, de le consoler, parce qu’elle était bonne. Puis, cette tâche l’avait absorbée, cette œuvre bienfaisante s’était emparée de son esprit et de son cœur, en avait chassé insensiblement toute autre pensée; et soudain, quelque chose de suave, de douloureux, d’ineffable, s’était fondu en elle; elle avait compris qu’elle était aimée, qu’elle aimait!
Alors elle n’avait pas eu le courage immédiat de dire: «Je ne suis plus libre!» Elle avait eu la faiblesse de vouloir jouir un jour de son rêve, encore si vague, si délicieux... et la lettre de Pierre l’avait brusquement réveillée. Mais elle n’avait trompé personne, ni Bernard, ni Pierre, elle le sentait bien; maintenant, elle ferait son devoir. Elle souffrait beaucoup; pourtant, ce qui lui brisait le cœur, ce n’était pas sa propre angoisse, c’était l’idée que Bernard souffrait aussi, et qu’il souffrait à cause d’elle.
Mademoiselle de Thiaz avait quitté le salon, elle s’était accoudée à la terrasse, tristement, la tête dans ses mains. Bernard l’apercevait par la porte entr’ouverte. A cette heure, il ne pouvait définir la douleur qui l’accablait lui-même. C’était comme si elle lui était venue d’une grande lassitude qui prostrait son corps et d’un vide immense qui se creusait dans son cœur... Les choses ambiantes n’avaient plus pour lui qu’une forme indécise. Il était incapable de faire un mouvement, sa vie en eût-elle dépendu.
Des idées traversaient son cerveau, mais incomplètes et si fugitives que sa mémoire n’avait pas le temps de les arrêter au passage. Quelquefois, l’une d’elles se dessinait plus nette, et c’était toujours la même.
—Qu’est-ce que je vais devenir, maintenant?
Il ne savait plus s’il en voulait encore à Janik; il ne doutait pas d’elle; quelque chose de tout-puissant sanctifiait sur le front de cette enfant les paroles que prononçait sa bouche. Elle avait dit: «Non, je n’avais pas pensé que vous eussiez pu m’aimer...» Il la croyait. Et il se figurait les fiançailles de cette innocente qui, sans rien connaître de la vie, avait engagé sa vie.
La coupable, c’était mademoiselle Armelle qui, naïvement, avait paré la réalité d’un reflet des romans idylliques de son imagination sentimentale.
—Pauvre Janik! pensait le jeune homme.
Mais il pensait aussi et surtout: